59 journalistes et militants européens expulsés du Sahara occidental depuis 2014

27 février 2015
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La journaliste italienne, Jenny Pacini, a été expulsée en 2014 du Sahara occidental comme 55 autres personnes.

La journaliste italienne, Jenny Pacini, a été expulsée en 2014 du Sahara occidental comme 55 autres personnes.

Deux journalistes français ont été expulsés du Maroc mi-février. L’affaire a fait grand bruit en France. Elle intervenait juste au moment du réchauffement des relations franco-marocaines. Mais ce fait d’actualité en cache un autre : le Maroc expulse à tour de bras journalistes et observateurs du Sahara occidental. Dans l’indifférence totale.

Après la tenue à Marrakech du 2nd Forum mondial des droits de l’homme en novembre, dont on retiendra par exemple les « forum thématiques » consacrés à « protection des journalistes et à la lutte contre l’impunité » et au « droit à l’accès à l’information » (1), les autorités marocaines semblent avoir retrouvé de vieux réflexes et n’entendent pas laisser les journalistes montrer certaines réalités.

On apprenait ainsi le 10 février que le gynécologue Chafik Chraïbi, président de l’Association marocaine de lutte contre les avortements clandestins (Amlac), a été démis de sa fonction de chef de service suite à la diffusion d’un reportage sur l’avortement -illégal au Maroc- tourné dans sa maternité à Rabat. Comme les autorités ne pouvaient pas agir sur les journalistes français qui ont réalisé ce reportage diffusé dans l’émission de France 2, Envoyé spécial (1), elles ont sanctionné le médecin en lui reprochant une absence d’autorisation de tournage.

 

Communiqué de Reporters sans Frontières.

Communiqué de Reporters sans Frontières.

 

C’est le même motif qui a valu à deux autres journalistes français, venus au Maroc cette fois-ci pour tourner un reportage sur l’économie du pays, d’être arrêtés puis expulsés le 16 février.

Reporters sans Frontières a protesté. On pourra lire les recommandations que l’ONG française avait publié en novembre dernier sur les projets de loi sur la presse marocaine (2) ou encore se reporter -pour aller plus loin sur le thème de la liberté de la presse- à cette carte interactive proposée par le magazine Altermondes :

 

L’association du Prix Albert-Londres a, le 20 février, décidé d’annuler la remise de ses prix 2015 qui devait avoir lieu au cours du Salon du livre de Tanger. Son communiqué explique que :

L’expulsion manu militari de Jean-Louis Perez et Pierre Chautard de l’Agence Première Lignes, qui réalisaient un documentaire pour France Télévisions fait suite à des problèmes similaires subis par des confrères de France24 en janvier à Rabat. En conséquence, l’Association du Prix Albert Londres a décidé d’annuler son projet d’édition 2015 au Maroc.

Les conditions – précaires – de la liberté de la presse dans le Royaume sont de notoriété publique et le Prix Albert Londres ne comptait certes pas les passer sous silence. Mais cette volonté systématique d’obstruction au travail d’enquête de journalistes courageux et intègres fait preuve d’un irrespect total à l’égard d’un métier et de valeurs que nous défendons. Le Prix Albert Londres ne peut pas laisser planer le doute d’une quelconque indulgence pour des pratiques contraires à notre éthique, encore moins d’une connivence avec des autorités qui ordonnent ou laissent faire.

Pas de réactions officielles de soutien aux journalistes

 

Cette actualité a un écho particulier en France puisqu’on constate qu’aucune réaction officielle n’est intervenue pour soutenir les deux journalistes et le travail de la presse ; c’est d’ailleurs même le contraire qui s’est produit puisque, selon un article de France 24, (4) le porte-parole du Quai d’Orsay a justifié l’expulsion en reprenant à son compte le prétexte de l’absence d’autorisation de tournage avancé par les autorités marocaines.

 

La délégation de l'ONG américaine Center Robert F. Kennedy for justice and Human rights sous surveillance policière.

La délégation de l’ONG américaine Center Robert F. Kennedy for justice and Human rights sous surveillance policière.

 

Mais, elle cache surtout une autre réalité tout à fait occultée : le pouvoir marocain use de son quadrillage policier et militaire du Sahara occidental, qu’il occupe illégalement depuis 1975, pour empêcher journalistes, avocats, députés européens, observateurs mandatés par des ONG (plus ou moins connues) de se déplacer librement sur ce territoire et de rencontrer, sans mettre en danger leurs interlocuteurs, tous les Sahraouis qui luttent sur place, au sein d’associations locales (interdites) ou d’ONG internationales.

 

Bienvenue aux étrangers pas trop curieux…

 

Les seuls étrangers accueillis et à qui les Forces Armées Royales, les Groupes Urbains de Sécurité (l’équivalent des CRS français), la police nationale (civile et en tenue) ne vont pas poser problème, sont ceux qui se contenteront d’admirer les équipements multiples que l’Etat a construits et les paysages somptueux et ne s’intéresseront pas au système de répression des Sahraouis, aux modalités des nombreuses discriminations dont ces derniers sont victimes, ni aux détails d’une exploitation des richesses naturelles devenues essentielles pour le royaume.

Lire à ce sujet mon reportage paru dans le Monde diplomatique de Mars 2014Monde diplo

 

Depuis avril 2014, l’Association Sahraouie des Victimes des Violations Graves des Droits de l’Homme Commises par l’Etat Marocain (ASVDH) a compté 59 personnes non-marocaines qui ont été expulsées du Sahara occidental, plus précisément de la ville d’El Aaiun.

Parmi ces 59 personnes, on trouve très majoritairement des Espagnols, notamment des Iles Canaries, qui a une liaison aérienne directe avec El Aaiun, et six journalistes (deux italiens, trois espagnols et un sahraoui). Trois militantes Françaises font partie de ces expulsés, dont Michèle Decaster (vous pouvez retrouver le témoignage sur ce blog)

 

Isabel Lourenço, mandatée par l'ONG Adala U, a été expulsée le 23 février 2015.

Isabel Lourenço, mandatée par l’ONG Adala U, a été expulsée le 23 février 2015.

 

Le 25 février, la portugaise Isabel Lourenço a été remise de force dans un avion. Ce cas est intéressant puisque sa venue au Sahara occidental devait lui permettre d’assister au procès en appel du journaliste sahraoui, Mahmoud El Haisan.

Reporters sans Frontières avait publié un communiqué en juillet 2014 en faveur de Mahmoud El Haisan pour faire part de sa « profonde inquiétude » suite à son arrestation le 4 juillet (5). On pouvait y lire :

Reporters sans frontières rappelle que la détention d’un journaliste en raison de ses activités professionnelles constitue une violation des engagements internationaux du Maroc en matière de respect de la liberté d’information. Par ailleurs, les autorités marocaines se doivent également d’ouvrir une enquête sur les allégations – de l’avocat de Mahmoud Al-Lhaissan – de mauvais traitements en détention.

Capture d'écran du communiqué publié par Reporters sans Frontières en faveur du journaliste sahraoui Mahmoud El Haisan.

Capture d’écran du communiqué publié par Reporters sans Frontières en faveur du journaliste sahraoui Mahmoud El Haisan.

Malgré ce communiqué, et pour sa cinquième arrestation, Mahmoud El Haisan a été condamné le 3 décembre dernier à 18 mois de prison, les chefs d’accusation étant : appartenance à une bande armée, obstruction sur la voie publique, agression de fonctionnaires dans l’exercice de leur fonction et dégradation de biens publics. Une campagne pour demander sa libération a été lancée par l’ONG anglaise ADALA UK qui oeuvre pour la justice et les droits de l’homme au Sahara occidental.

C’était donc dans ce cadre qu’Isabel Lourenço effectuait ce voyage. Mais dès son arrivée à l’aéroport de El Aauin le 23 février, des policiers lui ont pris son passeport, selon son témoignage, et lui ont expliqué qu’elle était personna non grata à El Aauin. L’échange aurait même été « musclé », selon les explications que la militante a pu donner : http://adalauk.org/

Le 24 février, jour du procès en appel du journaliste sahraoui, ce dernier aurait été remis en liberté.

 

Des reportages rendus très aléatoires

 

Etant donné les difficultés pour travailler sur place et le désintérêt médiatique pour le conflit du Sahara occidental, très peu de journalistes essaient de se rendre sur place.

J’y suis allé à deux reprises, fin 2011 et en 2013. Ces deux voyages ont fait l’objet de publications dans le Monde diplomatique, L’Humanité (le quotidien et l’hebdomadaire) et le magazine de l’ONG CCFD (Le comité catholique contre la faim et pour le développement). Deux voyages et deux stratégies différentes. Mais, il est évident qu’outre la « tactique » mise en place pour tenter d’arriver, de rester sur place puis de se déplacer, tout est surtout affaire de contexte politique international. Ce qui rend tout projet de reportage très aléatoire.

 

L'Humanité Dimanche, en septembre 2013. Retrouver mes publications presse dans la rubrique L'auteur.

L’Humanité Dimanche, en septembre 2013. Retrouver mes publications presse dans la rubrique L’auteur.

 

Les deux journalistes italiens, Jenny Pacini et Stefano Schirato (6), en ont fait les frais en juin 2014. Touts deux souhaitaient réaliser un reportage vidéo et photographique sur les conditions de vie des jeunes Sahraouis.

Le témoignage de Jenny Pacini recueilli par Nouvellesdusahara.fr :

« Après avoir été suivis en permanence et pendant trois jours par les autorités locales, notre voiture a été stoppée dans la soirée du 6 juin par un groupe de sécurité dirigé par le vice-chef de la police. Ils ont demandé à notre accompagnateur, un militant sahraoui, de partir et ils nous ont forcé à le suivre jusqu’à leur bureau.

« Ils étaient huit ou neuf et étaient tout le temps en train de nous filmer et prendre des photos de nous, en nous criant dessus que nous n’étions pas les bienvenus ici et que nous devions quitter immédiatement le pays.

« Ils nous ont accompagné à l’hôtel et nous ont poussé à ramasser très vite nos affaires. Ils nous ont mis dans un taxi et une voiture nous a suivi jusqu’à ce qu’ils soient certains que nous allions partir jusqu’à Agadir, à dix heures de route. Ils nous ont fait prendre de grands risques puisque le chauffeur de taxi n’a pas pu faire de pause, alors qu’il était très tard et que nous allions rouler toute la nuit. »

 

Pour aller plus loin :

lire l’interview accordée par l’ancien journaliste au Monde, Jean-Pierre Tuqoi, à Nouvellesdusahara.fr : « Les Marocains ont l’art d’exercer des pressions amicales »

lire l’article paru sur ce blog sur la situation du jeune journaliste Sahraoui, Hassana Aalia, que le Maroc, contrairement à sa politique d’obstruction vis-à-vis des médias étrangers, veut voir revenir chez lui. Il est actuellement expulsable d’Espagne, car on lui refuse l’asile qu’il sollicite, alors qu’il a été condamné en février 2013 à la perpétuité par le tribunal militaire de Rabat : l’article

(1)http://fmdh-2014.org/site_media/uploads/fmdh-programme-fr.pdf

(2)http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/maroc-les-avortements-clandestins_770635.html

(3)http://fr.rsf.org/maroc-rsf-publie-ses-recommandations-sur-21-11-2014,47259.html

(4)http://www.france24.com/fr/20150216-maroc-expulsion-journalistes-francais-diplomatie-premi%C3%A8res-lignes-perez-chautard/

(5)http://fr.rsf.org/maroc-un-journaliste-sahraoui-detenu-en-23-07-2014,46690.html

(6)http://www.stefanoschirato.it/en

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