Hassana Duihi, militant sahraoui : « la communauté internationale fait-elle son devoir envers le peuple sahraoui ? »

20 juin 2014
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L'activiste des droits de l'homme sahraoui, Hassana Duihi, devant la porte de sa maison à El Ayoun, en juillet 2013. Photo : O. Quarante

L’activiste des droits de l’homme sahraoui, Hassana Duihi, devant la porte de sa maison à El Ayoun, en juillet 2013. Photo : O. Quarante

Hassana Duihi, rencontré au cours d’un voyage au Sahara occidental sous occupation marocaine, fait partie des Sahraouis qui luttent au quotidien pour revendiquer le droit à l’autodétermination, pour dénoncer l’exploitation des ressources naturelles et pour appeler la communauté internationale à une action volontariste pour que soit réglé le conflit qui secoue ce territoire depuis bientôt 40 ans. Il nous explique ici quelle est la situation actuelle sur place.

Nouvellesdusahara :

Quelle est la situation à El Ayoun depuis fin avril et la décision du conseil de sécurité de renouveler le mandat de la mission internationale sur place, la MINURSO, sans lui attribuer la surveillance des droits de l’homme, comme cela est réclamé par des ONG, certains pays et le Front polisario ?

Hassana Duihi :

La situation à El Ayoun continue comme toujours : les rues sont pleines de voitures de la police et des forces auxiliaires marocaines. Tout est surveillé ! Les rassemblements pacifiques sont interdits, la ville est fermée à la presse et les militants sont soit intimidés, soit enlevés, torturés ou incarcérés.

Malgré cette situation, malgré l’oppression et la violence, les militants sahraouis continuent de résister et d’organiser des manifestations pour revendiquer leur droit à l’autodétermination.

Concernant la décision de ne pas mandater la MINURSO pour faire respecter les droits de l’homme, on est vraiment choqués. On attend un mécanisme onusien pour  surveiller ces droits qui sont bafoués, et, finalement, on constate que le Conseil de sécurité donne une autre chance au Maroc pour améliorer son comportement et respecter les droits du peuple sahraoui !!! C’est difficile à comprendre.

C’est une honte pour ces pays démocratiques comme la France et les Etats-Unis. Je n’accepterai plus les explications qu’avancent les responsables politiques pour justifier leur complicité… A savoir la   »raison d’Etat »… Mais, cette « raison d’Etat » n’a-t-elle pas de limites ?

Au centre de cette photo prise par des journalistes sahraouis lors d'une manifestation pacifique à El Ayoun : au centre, Hassana Duihi tentant de parlementer avec des membres des forces de l'ordre, et, à sa droite, sa femme, Mina.

Au centre de cette photo prise par des journalistes sahraouis lors d’une manifestation pacifique à El Ayoun : au centre, Hassana Duihi tentant de parlementer avec des membres des forces de l’ordre, et, à sa droite, sa femme, Mina.

 

Nouvellesdusahara :

Vous et votre femme avaient été blessés il y a quelques semaines. Pourquoi ? Subissez-vous des pressions au travail, sur vos enfants ou votre famille, pour arrêter de militer ?

Hassana Duihi :

Moi et ma femme, nous avons l’habitude de participer aux manifestations organisées pour revendiquer le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination. Comme tous les manifestants, on est ciblés par la machine d’oppression marocaine. Surtout que, désormais, nous sommes connus pour nos opinions.

Depuis mars 2013, on est tabassés et torturés tous les deux. Au moment de la deuxième visite dans les territoires occupés du Sahara Occidental  de l’Envoyé personnel de l’ONU, Christopher Ross, le 23 mars 2013, ma femme a été frappée dans la rue et moi, j’ai été enlevé et torturé dans une voiture de la police en présence des supérieurs. Lors de la troisième visite du diplomate américain, le 19 octobre 2013, également, et ainsi de suite dans toutes les manifestations organisées après par la coordination des associations sahraouis à El Ayoun, le 15 de chaque mois, entre janvier et avril 2014, pour revendiquer l’élargissement des compétences de la MINURSO.

Hassana Duihi, blessé lors d'une manifestation à El Ayoun, le 19 octobre 2013 (envoyée par lui-même)

Hassana Duihi, blessé lors d’une manifestation à El Ayoun, le 19 octobre 2013 (envoyée par lui-même)

 

Subit-on des pressions directes ? Non, mais à travers d’autres personnes, oui. Elles m’expliquent que si je n’arrête pas de participer aux manifestations, mon salaire sera gelé (1). Les autorités marocaines ont déjà confisqué ma voiture, depuis août 2007. Quant à mes enfants, ils sont comme les enfants des autres militants, ils ne vivent pas une vie normale. Ce n’est pas facile pour un enfant de voir ses parents tabassés, torturés, intimidés, et sa maison sous surveillance.

Vraiment, c’est très difficile pour nos enfants, mais c’est leur destin !

Nouvellesdusahara :

D’un côté, on voit les Sahraouis des territoires occupés par le Maroc se mobiliser ; de l’autre, dans les médias notamment et sur le plan international, on entend parler uniquement des positions du Front polisario.
Est-ce pour vous un problème, étant donné que le Front polisario est contesté de l’intérieur, est responsable pour certains de l’immobilisme actuel, en ayant signé d’abord le cessez le feu de 91 ?

Hassana Duihi :

Nous, dans les territoires occupés, on fait notre devoir. Le Front polisario fait aussi son devoir. La question pour moi, c’est plutôt : est-ce que la communauté internationale fait son devoir envers le peuple sahraoui ?

Vidéo de la manifestation du 4 mai 2013, au lendemain de la décision du Conseil de sécurité de l’ONU de ne pas approuver la résolution américaine qui prévoyait pour la première fois un volet « droits de l’homme » dans le mandat de la MINURSO. Les Sahraouis sortent dans les rues d’El Ayoun ; 2000 manifestent (chiffre avancé par le CNDH, pro-marocain) ce jour-là, une affluence record que les militants n’ont pas retrouvé cette année.

 

Comme le Maroc ne respecte pas les droits des Sahraouis et que l’ONU n’intervient pas pour résoudre le problème,  le Front polisario doit donc intervenir. Il est le seul qui a le droit légitime d’intervenir au nom du peuple sahraoui.

Pour moi, il n’existe pas de troisième voie (NDLA : se reporter à l’idée qu’il y aurait au sein de la population sahraouie une 3ème voie, comme le pense le président de la section régionale du Conseil national des droits de l’homme à El Ayoun ICI). C’est un discours marocain qui tente de cacher la vérité simple que le peuple sahraoui est uni derrière son représentant légitime.

Nouvellesdusahara :

Cela fait presque dix ans que vous militez activement. Comment voyez-vous les choses ? Etes-vous optimiste ? Entre janvier et avril 2014, toutes les associations pro-sahraouies se sont regroupées pour parler d’une seule voix. Est-ce la solution et pourquoi ?

Hassana Duihi :

Je ne peux être qu’optimiste car j’ai confiance dans le peuple sahraoui et son représentant légitime, le Front Polisario.

Secundo, comme vous le savez, je suis impliqué dans la résistance civile sahraouie ; je suis toujours présent dans les manifestations et je suis en contact avec les délégations étrangères qui visitent les territoires. Je peux vous assurer que les choses évoluent en faveur des Sahraouis. On est passés de la terreur et la peur à la confrontation. Le Maroc commence à reculer devant la force et la légitimité des droits du peuple sahraoui.

Regrouper nos associations (NDLA : les associations créées par des Sahraouis ne sont pas autorisées par le pouvoir marocain) est une décision stratégique : plus on est unis, plus on est fort.

De cette façon, les militants ont décidé de créer la coordination des associations et comités sahraouis à El Ayoun. Cette coordination existe pour organiser des manifestations dans les rues de la ville.

 

1)Hassana Duihi fait partie de ces milliers de Sahraouis qui se sont vus proposer un emploi par le pouvoir d’Hassan II à la fin des années 80. Retrouvez en cliquant ICI l’article paru dans L’Humanité Dimanche en septembre 2013, avec, en dernière page, un encadré sur cet aspect de sa vie.

Pour aller plus loin, lire le reportage paru dans le quotidien L’Humanité en octobre 2013 sur la situation dans les territoires occupés par le Maroc : ICI

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