« J’ai toujours pu aller et venir dans les camps de réfugiés »

25 mars 2014
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Un enfant sahraoui en mars 2014 dans un camp de réfugié. Crédit photo : Philippe Leclercq

Un enfant sahraoui en mars 2014 dans un camp de réfugié. Crédit photo : Philippe Leclercq

Militant français de la cause sahraouie, au sein de l’association de solidarité avec le peuple sahraoui (ASPS), Philippe Leclercq est revenu début mars des camps de réfugiés en Algérie où vivent environ 150 000 Sahraouis. Alors que la presse marocaine publie chaque jour des articles faisant état d’un mouvement de contestation à l’intérieur des camps, Philippe Leclercq raconte ce qu’il a vu et entendu sur place.

Nouvellesdusahara.fr : Avant votre dernier voyage dans la région de Tindouf en Algérie, vous avez déjà effectué plusieurs séjours là-bas. En quelques mots, dîtes-nous les raisons qui vous font y aller et les actions que vous y menez.

Philippe LeclercqC’est mon cinquième voyage dans les campements. Avec l’association, nous montons des projets afin d’améliorer les conditions de vie du peuple réfugié. Ce sont des conditions particulièrement difficiles : température, sable, vent, difficulté dans l’approvisionnement des produits alimentaires variés et de l’eau. Nous médiatisons nos déplacements afin que leur combat pour l’indépendance ne soit pas oublié. Nous travaillons exclusivement sur des demandes faites par les Sahraouis. Le dernier en date est une aide à la diffusion des objets fabriqués par les artisans locaux. Une façon de maintenir la tradition culturelle tout en leur donnant quelques moyens de vivre supplémentaires.

« S’ils avaient la possibilité de rejoindre leur famille…« 

Nouvellesdusahara.fr : Sans cesse, le pouvoir marocain et ses portes-paroles véhiculent l’idée que les Sahraouis qui vivent dans cette région vraiment isolée, au milieu du désert, sont « des frères retenus par le Polisario », le Front polisario les empêchant de circuler librement et même d’en partir… Qu’en pensez-vous ? Cela correspond-il de près ou de loin à une situation à laquelle vous vous êtes confronté vous-même ?

Philippe Leclercq : Je conteste cette propagande ! S’ils avaient la possibilité de rejoindre leur famille dans les territoires occupés, ils le feraient évidement ! Mais c’est le mur de sable militarisé, long de 2700 km, construit par les Marocains, qui les en empêchent. J’ai toujours pu aller et venir dans les campements. Et lorsqu’on circule, on croise régulièrement des personnes qui font du stop lorsqu’ils ont loupé le bus ou qu’il n’y a pas de taxis disponibles. Je parle régulièrement en tête-à-tête avec des Sahraouis francophones et jamais aucun n’a évoqué la difficulté propagée par le royaume voisin.

Base logistique où arrive toute l'aide humanitaire envoyée dans les camps de réfugiés. Mai 2010. Crédit photo : O. Quarante

Base logistique où arrive toute l’aide humanitaire envoyée dans les camps de réfugiés. Mai 2010. Crédit photo : O. Quarante

Nouvellesdusahara.fr : Les enlèvements de trois coopérants humanitaires à Rabouni (siège administratif des camps, avec notamment la présence du HCR et du CICR) en octobre 2011, libérés en juillet suivant, ont entraîné un renforcement des conditions de sécurité dans la vaste zone couverte par les camps. Sahraouis et humanitaires se sont vus imposer par les autorités du Polisario et l’armée algérienne des restrictions de circulation. Pouvez-vous décrire la situation sur le plan sécuritaire ? Et, nous dire si vous pensez que le Polisario a pu profiter de ce contexte pour contrôler davantage les mouvements de personnes et brider une liberté d’expression, ce qu’avancent certains titres de la presse marocaine ?

Philippe Leclercq : Effectivement, entre mon premier voyage en avril 2011 et le second en septembre 2012, je peux dire qu’il y a eu un renforcement de la sécurité. Par exemple, désormais, des militaires contrôlent l’entrée des «étrangers» dans les campements.

Cette évolution s’est d’ailleurs poursuivie en particulier à Rabouni et les «visiteurs coopérants» doivent regagner les logements avant le coucher du soleil ! C’est une mesure qui s’est généralisée dans les différents campements mais qui ne gène en rien les allées et venues en journée, ni les contacts avec le peuple sahraoui, ni la vie de ce dernier. Ce qui n’a pas changé, c’est l’escorte qui nous accompagne dés la sortie de l’aéroport de Tindouf et jusqu’aux campements.

En mai 2010, des élections étaient organisées dans chaque camp de réfugiés puis par "barrio", les quartiers qui organisent la vie du camp. Ici, une assemblée politique à laquelle ne participeront que des femmes. Crédit ph. : O. Quarante

En mai 2010, des élections étaient organisées dans chaque camp de réfugiés puis par « barrio », les quartiers qui organisent la vie du camp. Ici, une assemblée politique à laquelle ne participeront que des femmes. Crédit ph. : O. Quarante

Lors de mon récent voyage, j’ai appris que des élections des 53 parlementaires étaient organisées dans tous les campements. J’ai ainsi pu visiter plusieurs bureaux de vote et assister à ce moment de la démocratie sahraouie. Un autre jour, j’ai assisté à l’arrivée des familles pour un mariage au camp de Smara, sous les youyous des invités. Si les conditions étaient si drastiques que décrites par les médias marocains, jamais je n’aurai pu boire le lait et manger des dates avant d’entrer sous la tente ! Tout ça pour dire que je n’ai ni vu ni senti de contraintes à la liberté des Sahraouis par le Polisario. Et dernier constat : à la fin de mon séjour, j’ai pu encourager les participants au «Sahara Marathon», 42 km dans le sable saharien avec de grosses délégations espagnoles et italiennes. Nous nous sommes tous revus le 27 février pour célébrer la fête nationale et assister à la parade.

Nouvellesdusahara.fr : Ces dernières semaines, on peut lire des articles de certains journaux de la presse francophone marocaine qui citent des Sahraouis qui s’opposeraient au Polisario. Vous-même, en avez-vous rencontré ? Que disent les Sahraouis avec qui vous parlez ? Qui sont ces derniers ?

Philippe Leclercq : Personnellement ça me fait rire de lire ces articles. A ma connaissance, il n’y a pas un seul journaliste marocain qui soit venu faire une enquête et qui puisse ensuite en rendre compte (1). En fait, ils se contentent de répéter ce que leur disent les services du palais royal ! Par contre, je vois régulièrement des vidéos de la répression que fait subir la police marocaine aux Sahraouis dans les territoires occupés (du Sahara occidental). Et ça c’est du «visible» !

Bergerie "Théodore" au camp de réfugiés d'El Ayoun. Photo prise en mai 2010. Crédit photo : O. Quarante

Bergerie « Théodore » au camp de réfugiés d’El Ayoun. Photo prise en mai 2010. Crédit photo : O. Quarante

J’ai vu la participation aux élections et je m’en suis entretenu avec des familles dans la «guitoune», en buvant le thé. Quand on butait sur la langue, j’avais mon dictionnaire franco-espagnol. A d’autres moments, nous avons partagé de la chèvre avec un jeune professeur de français qui enseigne dans le campement de El Ayoun. Tous espèrent pouvoir rentrer le plus vite possible dans leur pays et retrouver leur famille de l’autre coté du mur.

Je dois tout de même avouer qu’il est arrivé qu’on me commente la position du gouvernement français… En fait, c’est à ce moment-là que je n’étais pas à l’aise !

 

(1)En réalité, à ma connaissance, au moins un journaliste marocain s’est rendu dans les camps de réfugiés de Tindouf en Algérie. Il s’agit d’Ali Lmrabet. Son cas est intéressant dans la mesure où, de retour de son voyage en novembre 2004, il affirmait que les Sahraouis n’étaient pas des séquestrés mais des réfugiés. Cela lui a valu une condamnation et une interdiction d’exercer son métier de journaliste pendant dix ans, de 2005 à 2015.

Précision de Nouvellesdusahara.fr : sans être retourné sur place depuis mai 2010, il est difficile de parler de mouvement d’une opposition au Front polisario qui s’exprimerait à l’intérieur des camps de réfugiés. On peut par contre parler d’un mécontentement qui s’est exprimé notamment par l’installation de quelques tentes devant le siège de l’administration sahraouie à Rabouni. Ainsi, en février dernier par exemple, cinq ou six personnes ont demandé l’amélioration des conditions de vie dans les camps pendant deux semaines devant le siège du HCR à Rabouni.

2 Réponses à « J’ai toujours pu aller et venir dans les camps de réfugiés »

  1. TOUTAIN Joëlle le 19 avril 2014 à 15 h 01 min

    TOUTAIN Joëlle le 19 avril 2014 à 13 h 56 min

    Votre commentaire est en attente de modération.
    Je reviens des campements où je me rends régulièrement depuis 1994 en tant que citoyenne concernée par ce conflit complètement occulté en France. Certes beaucoup de choses ont changé depuis toutes ces années sur les conditions de vie des réfugiés, sur les espoirs et désespoirs et sur le renforcement des déplacements des étrangers depuis la « malheureuse » prise d’otage en 2011 (Au fait à qui a-t-elle profité ?) – la détermination elle ne faiblit pas. Les sahraouis veulent l’application de leur droit et c’est sur les moyens pour y parvenir qu’il existe des avis différents…. les uns croient toujours fermement en la puissance d’actions pacifiques de résistance quand d’autres s’interrogent. Ceci devrait interroger fortement
    tous ceux qui ferment les yeux et les oreilles et seront les premiers à demander des actions de représailles pour « traquer la violence ». (A lire le rapport du Député Européen et rapporteur sur la situation au Sahel et au Sahrara Occidental.

  2. Valor le 21 avril 2014 à 10 h 48 min

    Monsieur Leclerck vous dites que les sahraouis des camps de tindouf en Algerie ne peuvent pas rejoindre leurs familles au Sahara à cause du mur de sable érigé par l’armée marocaine contre les incursions armées du Polisario.Ou bien vous êtes mal informé ou bien vous répétez par solidarité la propagande du Polisario et du régime algerien qui tente de faire le parallèle du mur de sable avec le mur de Berlin tristement célèbre.En réalité des milliers de sahraouis des camps qui ont pu déjouer les gardiens polisario algériens ont rejoint leurs familles et vivent normalement à Laayoune,Dakhla,Smara ou même au nord à Tantan ,Tarfaya …Parmi eux il y a de nombreux dirigeants fondateurs du Polisario.Durant les visites organisées par l’ONU entre les familles a l’ouest et l’est du mur,de nombreux visiteurs des camps ont préféré rester avec leur familles à l’ouest.Et que pense Mr Leclerck du cas de Mr Mustafa ould Selma l’ex dirigeant de la police du Polisario né dans les camps qui après avoir dénoncé la propagande
    du polisario n’a pas pu rejoindre sa famille restée dans les camps et observe à ce jour un sit In permanent devant l’administration des réfugiés à Nouakchott réclamant de s’unir avec sa famille séquestrée dans les camps de Tindouf…et que dire des nombreux réfugiés qui arrivent à fuir les camps pour la Mauritanie ou il font le siège du consulat marocain pour rejoindre leurs familles ?
    Alors Mr Leclerck soyez honnête c’est bien de soutenir les malheureux sahraouis des camps mais pas en perpétuant leurs conditions difficiles par la propagande du Polisario dont se sert le régime algerien pour détourner les problèmes de son peuple .
    Cordialement

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