« La diplomatie marocaine est prise au piège du Sahara », considère l’Association française des Amis de la République arabe sahraouie démocratique

17 février 2015
Par
Régine Villemont (tout à droite) auprès de Ghalia Djimi, militante sahraouie, et Khadija Ryadi, militante de l'AMDH, au cours de l'Université des solidarités internationales à Rennes en juillet 2014.

Régine Villemont (tout à droite) auprès de Ghalia Djimi, militante sahraouie, et Khadija Ryadi, militante de l’AMDH, au cours de l’Université des solidarités internationales à Rennes en juillet 2014.

Au lendemain du réchauffement franco-marocain, qui s’est traduit par la réactivation des accords de coopération judiciaire entre la France et le Maroc, l’AARASD qui milite depuis 1976 pour le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui défend l’idée que la France n’est pas « la défenseur de la marocanité du Sahara occidental », comme l’a avancé récemment le ministre des affaires étrangères du Maroc. Pour l’AARASD, « la France doit avoir une position équilibrée  en avril », lors du prochain Conseil de sécurité consacré au dossier. Explications de sa présidente.

 

Nouvellesdusahara.fr :

Dans le journal Le Monde du 2/2/15, à la question : Dans le cadre des discussions sur la coopération judiciaire (1), avez-vous demandé à la France des garanties sur la question du Sahara occidental ?, Salahedine Mezouar, Ministre des Affaires étrangères du royaume du Maroc, a répondu : « Non. La France a toujours eu la même position concernant la marocanité du Sahara occidental et elle l’a toujours respectée, non pour faire plaisir aux Marocains mais parce qu’elle est convaincue de sa position. Jamais nous n’avons évoqué cette question ». Qu’en pensez-vous ?

 

Régine Villemont, présidente de l’AARASD :

Je pense que Monsieur Salahedine Mezouar multiplie depuis plusieurs semaines maladresses et provocations (2) et dirige tout particulièrement sa mauvaise humeur vers la France. Son dernier entretien dans le Monde du 4 février est un modèle du genre. Concernant la question délicate du Sahara occidental, il pousse le bouchon un peu loin ! Bien sûr, la France est une grande amie du Maroc et les intérêts entre les deux pays sont si importants que les raisons d’Etat mettent prudemment de côté, en France, le soutien clair à l’autodétermination du peuple sahraoui. Mais de là à faire de la France la défenseur de la marocanité du Sahara occidental !

 

« Il n’est plus question d’autonomie »

 

Il faut de suite que les autorités françaises réagissent et que Monsieur Laurent Fabius rappelle l’actuelle position française : « Nous soutenons la recherche d’une solution juste, durable et mutuellement agréée sous l’égide des Nations unies et conformément aux résolutions du Conseil de sécurité », comme le Quai d’Orsay le disait encore le 14 janvier dernier. (3) Une déclaration qu’il faut souligner et qui rappelle la teneur des derniers courriers du ministre français dans lesquels il n’est plus question d’autonomie. Donc, ces agacements maladroits venant du Maroc, même s’ils ne peuvent être dénoncés publiquement par le gouvernement français, ne peuvent manquer de continuer à plomber les relations entre la France et Mohamed VI ! Même si le Maroc a de puissants relais en France. La diplomatie marocaine s’est peu à peu prise au piège du Sahara.

 

Nouvellesdusahara.fr :

Pourquoi ?

On a plutôt l’impression que la demande d’une immunité diplomatique pour les officiels marocains poursuivis par la justice hexagonale etde passage en France, comme l’a laissé entendre une dépêche de l’agence Reuters (4), et que ce que vous qualifiez de « agacements maladroits », c’est-à-dire les propos tenus récemment par le ministre Mezouar, que l’on peut penser aussi être mûrement réfléchies pour mettre la pression sur le France afin d’obtenir de sa part un soutien plus affirmé sur le dossier du Sahara occidental, ont porté leur fruit.

Comme l’ont révélé le cabinet royal lui-même et l’ONU, Ban Ki-moon a assuré Mohamed VI que la Minurso (mission onusienne présente au Sahara occ. depuis 1991) poursuivrait « sa mission dans le respect strict de son mandat actuel », après avoir pourtant annoncé dans son dernier rapport, en avril 2014, que si rien n’avançait d’ici à la fin avril 2015, c’est tout le cadre des négociations qui est en vigueur depuis 2007 qui serait remis sur la table. (5) Une sorte d’ultimatum qui n’avait pas échappé à Mohamed Abdelaziz, le secrétaire général du Front polisario et président de la République arabe sahraouie démocratique, quand, le 23 novembre dernier, il avait expliqué sur RFI que le 30 avril 2015 serait une échéance clé. Cette annonce, intervenant en pleines discussions franco-marocaines pour rétablir leur coopération judiciaire et sécuritaire, peut raisonnablement questionner.

Enfin, notons que le 23 janvier dernier, l’ONG française, l’ACAT, est visée par une plainte pénale déposée au Maroc par les autorités marocaines, alors qu’elle a déposé des plaintes en France au nom de plusieurs personnes qui se disent être victimes de tortures au Maroc. Une action qui intervient alors que les deux pays sont en pleine négociation pour redéfinir les modalités de coopération entre leurs justices respectives. A ce jour, il n’y a pas eu de réaction officielle côté français alors que cette plainte marocaine est une manière très directe de nuire à l’action d’une association française…

 

Marée de tentes sahraouies au moment du mouvement de Gdeim Izik fin 2010. Crédit photo : Anthony Jean TotasproD

Marée de tentes sahraouies au moment du mouvement de Gdeim Izik fin 2010. Crédit photo : Anthony Jean TotasproD

 

Régine Villemont :

Pourquoi la diplomatie marocaine s’est prise au piège du Sahara ? Il faut sans doute remonter à octobre 2010 et à l’importante et pacifique manifestation de rejet de l’occupation marocaine par les Sahraouis. Le camp de Gdeim Izik est en partie passé inaperçu dans la presse occidentale, parce que le sujet n’intéresse pas beaucoup et que la suite en Tunisie et ailleurs au Maghreb a fait oublier « l’automne d’El Aaïun et de Gdeim Izik ». Mais les responsables du dossier aux Nations-Unies ont été plus attentifs. C’est après Gdeim Izik que l’ONU, avec Christopher Ross (NDLR : envoyé personnel de Ban Ki-moon), a enfin reçu les représentants des associations sahraouies comme l’ASVDH dans les locaux de la MINURSO. Il y a eu aussi Aminatou Haïdar qui a retenu l’intérêt de cette association américaine proche de la famille Kennedy (NDLR : The Robert F. Kennedy Center for Justice and Human Rights) et donc des démocrates américains.

 

« Le Maroc est enfermé dans sa propagande »

 

Ces aspects ont sans doute joué en faveur d’un regain d’intérêt et d’attention de la part de l’ONU et des américains.

C’est aussi le contexte régional, la bande sahélienne en bordure du Sahara complètement déstabilisée par le djihadisme et les trafics en tout genre, qui a aussi conduit les Nations-Unies, les Américains et sans doute les Français -mais tout bas- à regarder de plus près cette question du Sahara occidental non encore résolue et foyer toujours possible d’instabilité.

Le Maroc, enfermé dans sa propre propagande, ne s’est pas rendu compte de ces évolutions d’appréciation et n’a pas compris pourquoi l’ONU, qui était si complaisante avec sa position, l’est moins ou plus. Avec précaution cependant pour ne pas déstabiliser le royaume !

Le piège du Sahara se referme donc peu à peu sur le Maroc et ce n’est pas lié seulement à la France mais aussi à l’Union Africaine qui a pris le temps de se préoccuper du sujet alors que tant d’autres, beaucoup plus dangereux, sont dans l’actualité.

 

Régine Villemont en compagnie de Suelma Beiruk, vice-présidente du Parlement Panafricain (assemblée consultative de l'Union africaine)

Régine Villemont en compagnie de Suelma Beiruk, vice-présidente du Parlement Panafricain (assemblée consultative de l’Union africaine)

 

Nouvellesdusahara.fr :

Pour l’AARASD, il faut que la France soit le plus neutre possible en avril prochain au Conseil de sécurité, c’est-à-dire ne pas empêcher les initiatives qui viendraient du Conseil de sécurité. Vous semblez croire notamment à une action qui pourrait venir de l’Union africaine (UA) (6). Expliquez-nous.

 

Régine Villemont :

A Addis Abeba, lors du 24éme sommet des chefs d’Etat et de gouvernement africains qui vient de s’achever, l’UA a rappelé, comme chaque année, le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, en réaffirmant que toutes les mesures devaient être prises pour l’organisation du référendum. Pour cela, un soutien clair en faveur de l’envoyé personnel de l’UA pour le Sahara occidental a été exprimé, précisant que son action doit être menée en coordination et en complémentarité avec celle de Christopher Ross. Enfin, l’Union a frappé fort en déclarant que la tenue du Crans Montana Forum (NDLR : un événement réunissant décideurs politiques et des multinationales du monde entier), qui doit avoir lieu à Dakhla, au Sahara occupé au mois de mars, serait « une grave violation dudroit international ».

 

Affaiblir davantage la position marocaine

 

Avec ces déclarations vigoureuses, prononcées ou adoptées en présence du Secrétaire général de l’ONU, c’est une façon pour l’union Africaine, qui a tant de sujets difficiles à régler, de manifester toute son attention au règlement de la dernière question de décolonisation.Trois pays africains sont actuellement membres non –permanents  au Conseil de sécurité.  Le Nigéria et l’Angola reconnaissent la RASD et le Tchad, plus hésitant mais qui peut être conduit à défendre une position équilibrée dans la dynamique des déclarations du dernier sommet des chefs d’Etat de l’UA.

Ce qui s’est joué à l’UA, je l’espère, va affaiblir la position marocaine et  mettre  Ban Ki-moon davantage en situation de préparer le Conseil de sécurité   d’avril avec un rapport équilibré qu’il ne sera pas obligé comme l’an dernier d’édulcorer et que tout sera dit, les atteintes aux droits de l’homme, l’absence de toute liberté d’expression et le pillage des ressources.

 

Nouvellesdusahara.fr :

Aujourd’hui, il est très difficile de dépasser les antagonismes entre pro-Marocains et pro-Polisario. Il ne peut y avoir de confrontation réelle des idées, puisque d’un côté, chez les pro-Marocains, on estime qu’on a l’histoire avec soi, et donc la légitimité à occuper le Sahara occidental ; et de l’autre, parmi les pro-sahraouis, on considère qu’on a le droit international avec soi.

D’après vous, le conflit a-t-il des chances d’évoluer et d’être résolu, dans ce contexte, puisque la communauté internationale (c’est-à-dire les principales puissances) n’entend pas -et ne peut pas- imposer un règlement qui ne serait pas validé par les deux parties ? Chacune des deux parties étant ne voulant rien lâcher, nous avons là tous les ingrédients pour que dans des décennies encore, la situation en soit toujours au même point qu’actuellement…

 

Régine Villemont :

Le Polisario et le peuple sahraoui ont le droit international de la décolonisation pour eux, qui, suivant les chartes de l’ONU et de l’UA, est inaliénable. Mais il faut un rapport de forces pour le faire appliquer ou un particulier intérêt des puissances pour y veiller. Ce n’est pas le cas encore aujourd’hui. Mohamed VI a essayé une troisième voie avec l’autonomie (NDLR : depuis 2007). La France et les Etats-Unis ont espéré faire accepter à un Polisario soi-disant affaibli cette solution « réaliste ». Mais, c’est un échec car le Polisario garde de fermes soutiens et ni l’ONU, ni l’UA ne peuvent faire n’importe quoi, avec leurs textes. Alors, on laisse traîner…

 

"L'ennui... vu du camp d'El Ayoun", selon Jean-François Debargue

« L’ennui… vu du camp d’El Ayoun », selon Jean-François Debargue

 

Les Sahraouis ne sont pas nombreux. Leur société dans les campements d’Algérie tient bon. Ils ont construit un état en exil et n’ont jamais été terroristes. Mais, personne ne veut prendre le risque d’affaiblir la royauté marocaine. La nouvelle donne, c’est aussi ce qui se passe au Sahara occidental occupé et en particulier ce qui s’est passé à Gdeim Izik fin 2010. Les 22 militants condamnés à des peines très lourdes dans un procès à charge, très politique,  voulu par les militaires, en paient le prix. Les grandes organisations internationales des Droits de l’Homme ont eu beau protester, puis le Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, ces 22 civils condamnés par un tribunal militaire sont toujours en prison. La discussion sur l’impossibilité de traduire des civils devant une justice militaire est passée au Parlement, après que le sujet ait été traité en avril 2014 en Conseil des Ministres. Est-ce que le roi attend ce signal pour refaire un procès civil ou accorder sa grâce ?

 

Nouvellesdusahara.fr :

La France ayant un grand rôle auprès du Maroc, le dossier, même s’il est très peu médiatisé, est regardé de près par les autorités françaises. Votre rôle en est d’autant plus important. Quelle est la nature des relations que vous avez avec les pouvoirs publics en France ? Parvenez-vous à faire entendre votre voix auprès des responsables politiques ?

 

Régine Villemont :

Les autorités françaises ont deux soucis au Maghreb : maintenir l’équilibre des relations entre Algérie et Maroc et ce à tous les étages, et développer leurs intérêts avec le royaume et ne jamais froisser la royauté, ce qui les amène à la politique que l’on connaît au Sahara occidental. Cependant, et cela depuis Mitterrand et la part plus grande prise dans le règlement par l’ONU, la France ne néglige pas ses relations avec le Front Polisario… de manière discrète certes (dans le passé, le représentant du Polisario a été longtemps reçu dans un café et pas au quai d’Orsay… ce n’est plus le cas maintenant !).

 

« Ce n’est pas suffisant pour entraîner un mouvement d’opinion« 

 

La question des droits de l’homme devenue centrale, peut susciter des questions, des conseils mais toujours avec précaution dans le respect des souverainetés de chaque Etat.

Les relations du pouvoir politique avec l’AARASD ne sont  pas mauvaises ! Nous sommes un des interlocuteurs de la direction Afrique du Nord (au Quai d’Orsay) et de nos ambassades au Maroc et en Algérie. Le Ministère des Affaires Etrangères et, avec François Hollande, la Présidence de la République répondent à nos courriers. Avec l’AARASD, nous avons développé des programmes de développement (agriculture, formations, accueil des enfants) pour d’abord aider les Sahraouis des campements mais aussi  pour faire connaître les institutions de la RASD  aux autorités françaises et favoriser les occasions de l’engagement français auprès des campements.

Avec les élus et au parlement, nous trouvons régulièrement à gauche (PC et PS), même quand ils sont au pouvoir, des appuis pour soutenir nos initiatives. Mais ce n’est pas un sujet central en France. Ne s’y intéressent que des élus attentifs à cette région ou qui s’engagent autour d’une association locale qui a su populariser le sujet, la présence d’enfants ambassadeurs, chaque été peut bien aider. Donc notre rôle n’est pas négligeable mais pas suffisant pour entraîner un puissant mouvement d’opinion.

Il faut aussi souligner la place prise par des ONG comme le CCFD et par les associations des droits de l’homme comme Amnesty et l’ACAT avec lesquels nous travaillons régulièrement et qui peuvent avoir davantage de poids auprès de l’opinion, des médias et de nos autorités.

 

El Ouali, alors premier secrétaire général du Front Polisario, avant sa mort lors d'une bataille contre l'armée marocaine en juin 1976.

El Ouali, alors premier secrétaire général du Front Polisario, avant sa mort lors d’une bataille contre l’armée marocaine en juin 1976.

 

Nouvellesdusahara.fr :

L’AARASD existe depuis la proclamation de la RASD en février 1976. Pourquoi s’être mobilisé, depuis bientôt 40 ans, pour le combat mené par le Front polisario ?

 

Régine Villemont :

Il faut replacer cet engagement dans le contexte de l’époque. Personnellement, je faisais partie d’un petit groupe sarthois anti-impérialiste à la manière des années 70. Nous avions contacté la revue Témoignage chrétien qui avait annoncé la création d’une association nationale (alors, l’association des Amis du peuple sahraoui) et nous avons constitué un des très nombreux comités qui s’étaient alors créés depuis la « Marche verte » (en octobre 1975).

Cette vitalité des premières années correspond à la fois aux intérêts et à la culture politique des années 70 où militants politiques et responsables associatifs sont sensibles et soutiennent les luttes de libération coloniales comme au Portugal, les luttes anti-impérialistes comme au Vietnam. Le soutien au FLN et à l’indépendance algérienne est encore dans les têtes. L’engagement politique et militaire français aux côtés de la Mauritanie (NDLR : qui annexe le sud du Sahara occidental) et du Maroc, une fois que le sens de la Marche verte est compris, détermine de tels engagements.

Il faut dire que c’est essentiellement la France qui aide l’armée mauritanienne à combattre les colonnes du Polisario (avec ses avions ), protège ses intérêts à Zouérate et appuie l’armée marocaine (livraison d’armements, formation des officiers et des pilotes, etc). L’année précédente, la révolution des œillets au Portugal a fait peur aux occidentaux, France et Etats-Unis surtout, pour qui il n’était pas question de laisser se recréer une telle dynamique en Espagne et qui ne voulaient pas voir se renforcer le camp algérien, du « mauvais côté » de la guerre froide.

 

Opposition à une France gendarme de l’Afrique

 

Donc ce Front Polisario, ces Sahraouis complètement inconnus en France avant la « Marche verte », commencent à intéresser et à mobiliser partis de gauche, associations, presse (pas la télé… le sujet est trop chaud et est surveillé par la présidence), car leur situation fait bien écho aux préoccupations de ces années et à l’opposition à une France gendarme de l’Afrique.

Deux aspects importants : au niveau européen l’association française est à ce moment-là leader (bien plus que l’Espagne) et son action est essentiellement politique : dénoncer la politique française contre le Polisario et soutenir l’indépendance des Sahraouis. Au niveau français, elle passe des Amis du peuple sahraoui aux Amis de la RASD (AARASD), partageant à ce moment-là, la conviction du Polisario que l’engagement militaire et les reconnaissances nombreuses de la RASD par plusieurs dizaines de pays valent autodétermination. Le peuple sahraoui s’est autodéterminé, en quelque sorte.

Au niveau national et local, l’objectif est politique. Nous organisons des conférences, nous établissons des contacts avec des partis politiques, avec des associations, avec la presse. Certains actions sont menées aussi sur le plan humanitaire vu l’urgence et la grande précarité des premiers campements, mais cet aspect, au moins ces premières années, n’a jamais eu l’importance prise ailleurs, en Suisse, en Europe du Nord et beaucoup plus tard, en Espagne.

 

Enfants sahraouis accueillis dans la région de Rezé l'été 2014.

Enfants sahraouis accueillis dans la région de Rezé l’été 2014.

 

 

J’ai donc personnellement une très grande ancienneté (et ne suis pas la seule !) dans cette solidarité et suis passée d’un comité local dans la Sarthe (qui existe toujours) à membre du bureau national, dans les années 90, secrétaire générale puis présidente depuis 3 ans.

Autant dans la Sarthe qu’au niveau national, je me suis efforcée de renouveler les engagements de l’association et de la solidarité en France pour populariser la lutte sahraouie sans marquage partisan pour les années où cette lutte était encore un enjeu entre PS, PC et groupes d’extrême-gauche. Il a fallu aussi inventer des nouveaux intérêts quand la lutte sahraouie était oubliée car moins en phase avec les préoccupations d’aujourd’hui et peu menaçante pour la France. L’accueil régulier d’une centaine d’enfants sahraouis chaque été a permis en particulier de renouveler la création et la vitalité de comités ou associations locales et de faire exister une solidarité qui s’est petit à petit diversifiée, allant de comité strictement humanitaires à d’autres plus politiques. Mais ces comités ou associations locales n’ont qu’une dimension et portée locales et ont du mal à se faire entendre au-delà de la presse locale, à moins qu’une personnalité de poids intervienne dans le sujet et lui confère une actualité nationale…

 

Nouvellesdusahara.fr :

Justement, on dit souvent que le conflit est passé sous silence en France. Le pensez-vous et est-ce que cela a toujours été le cas ?

J’ai l’impression que tant qu’a duré la guerre entre l’armée marocaine et l’armée de libération nationale sahraouie, les media s’y sont intéressés, et puis, principalement après l’échec des négociations menées par James Baker au début des années 2000, soldées par l’échec de l’organisation du referendum d’autodétermination, les journalistes s’en sont détournés… Pourquoi ?

 

Régine Villemont :

C’est vrai que le conflit a été très médiatisé quand la France était engagée militairement et que cet engagement était un enjeu politique entre la Présidence de Giscard et l’opposition, dans le contexte politique décrit précédemment. Le Polisario et l’association réalisaient régulièrement à l’époque des revues de presse conséquentes.

La question des « otages » français, techniciens ou militaires pris sur le trajet du train minéralier a retenu aussi beaucoup l’attention des médias, avec la présence de Georges Marchais, Secrétaire général du PC qui était intervenu dans leur libération. A ce moment là, en 1977, de nombreux meetings de soutien ont été interdits. C’est ce qui nous est arrivé au Mans et a mis au devant de la scène notre tout petit groupe jusque-là très ignoré.

 

La question n’a plus beaucoup intéressé les journalistes

 

La signature d’un traité de paix entre la Mauritanie et le Polisario, en 1979, a permis de désengager la France d’une intervention militaire directe qui devenait compliquée, tout en gardant un œil sur le conflit en aidant l’armée marocaine. Dès lors, la question n’a plus beaucoup intéressé les journalistes, car elle était à la fois compliquée mais sans effet spectaculaire impliquant directement notre pays et donnant l’impression d’un conflit dont les termes ne bougaient guère. La situation politique a pourtant beaucoup évolué de 1980 à 1991, la presse comme Le Monde, la Croix et l’Humanité en rapportant régulièrement les principales étapes.

Au niveau médiatique, le rebond d’intérêt en France date plutôt de 1990 avec la sortie du livre de Gilles Perrault, « Notre ami le Roi » et l’engagement de la Présidente Danielle Mitterrand aux côtés des Sahraouis. Il faut donc constater que l’engagement de la presse française n’a jamais, sauf pendant les années de guerre, été proportionnée à la place éminente de la France dans ce conflit, et donc capable de créer un mouvement d’opinion. Depuis les années 80, je ne cesse de le constater, l’opinion française connaît les Touaregs, ( cette « sympathie » a disparu avec l’actualité récente du Sahel) hommes bleus de notre ancien pré carré colonial, mais pas les Sahraouis, qui en plus n’ont jamais utilisé le folklore du désert. Peu de rêve, peu de compassion, ingrédients pour faire exister une large opinion au-delà d’une opinion politisée. Au contraire, on observe des discrètes mais puissantes pressions marocaines auprès des décideurs clefs, pour ne jamais en parler et les rendre populaires. Ce qui s’est passé en Espagne à mesure que la démocratie s’imposait.

 

Nouvellesdusahara.fr :

En dehors des éléments que vous citez pour expliquer les raisons d’un conflit qui perdure, ne pensez-vous pas que l’image que véhicule, et qui est véhiculée à grand renfort de propagande d’une grande partie de la presse marocaine, le Front Polisario, qui est celle d’un mouvement rétrograde, avec à sa tête un chef indéboulonnable, cumulant les fonctions de secrétaire général du Polisario et de président de la RASD, incapable de se renouveller, et de plus en plus contesté de l’intérieur même de la population sahraouie, notamment à cause de son incapacité à faire bouger les lignes, peut expliquer également cette situation ?

 

Régine Villemont :

Le Polisario et la RASD constituent une même entité politique au niveau interne. Ils ont deux histoires correspondant aux deux principales étapes de la lutte de libération, 1973 (création du Polisario) et 1976 (proclamation de la RASD), et sont des interlocuteurs différents pour l’extérieur. Le Front Polisario est reconnu au niveau international comme unique représentant du peuple sahraoui et à ce titre, est présent à la table des négociations avec le Maroc et l’ONU. La RASD est l’interlocuteur des Etats qui l’ont reconnue ainsi que de l’UA dont elle est membre depuis 1982 et dont elle assure une des vice-présidences.

 

Mohamed Abdelaziz, Secrétaire général du Front Polisario et président de la RASD, avec Barack Obama lors des funérailles de Nelson Mandela.

Mohamed Abdelaziz, Secrétaire général du Front Polisario et président de la RASD, avec Barack Obama lors des funérailles de Nelson Mandela.

 

Mohamed Abdelaziz est à la fois le secrétaire général du Polisario (et réélu régulièrement à chaque congrès) et Président de la RASD. Tout l’appareil politique du Polisario et de la RASD sont organisés de la même façon. C’est une force pour un mouvement de libération qui craint la division, l’éparpillement mais aussi les manipulations toujours prévisibles de la part des services marocains. C’est sans doute davantage remis en cause aujourd’hui mais les Sahraouis s’imposent la retenue et la prudence tant chacun de leur mouvement est observé, exploité par une propagande marocaine qui ne manque pas d’imagination dans la malhonnêteté.

L’unanimité pour l’indépendance ne fait pas de doute, tant dans les campements qu’au Sahara occupé. Mais, elle ne se conjugue pas de la même façon dans les campements aujourd’hui,  où davantage de liberté d’expression est revendiquée. La création d’un Comité sahraoui des droits de l’homme est une étape importante qui va je l’espère  s’appliquer aussi bien pour le Sahara occupé que pour les campements. Cette situation est aussi la conséquence de « l’évolution économique » des campements. Les gens dépendent un peu moins  de l’aide humanitaire des grandes agences,  pilotée par l’administration de la RASD pour vivre ou survivre. Certains  peuvent disposer de ressources qui viennent de leurs parents installés à l’étranger, en Espagne surtout et s’organise ainsi une solidarité familiale qui peut améliorer le quotidien.

 

Un strict abandon de toute référence aux tribus

 

En même temps que se menait la guerre de libération, le Front Polisario a engagé ce qui a été appelé la révolution, la réalisation de l’unité du peuple avec le strict abandon de toute référence à sa tribu et à sa généalogie familiale. Je me souviens à la fin des années 70, de théâtre militant dans les campements où les saynètes proposaient une pédagogie de l’unité. Cette unité est acquise aujourd’hui, le retour des référence tribales dans les années 90 pour l’identification du corps électoral les a réinstallées dans les esprits. Cette aspiration à l’unité et à l’égalité est de toutes façons une lutte à mener toujours dans n’importe quelle société.

En tant que présidente de l’AARASD, je  respecte scrupuleusement le principe de non ingérence !  En tant qu’observatrice de longue date, je constate  un grand pragmatisme et une capacité à faire évoluer les institutions, la société et à donner en fait de la souplesse à ce fonctionnement qui résiste au temps long de l’exil. Notre présence dans les campements, les coopérations mises en place qui créent les contacts et la confiance ne peuvent que favoriser l’ouverture et le développement d’une société civile qui est davantage actrice même si la tentation de l’assistance existe.

Nous sommes également attentifs à la situation du Sahara occupé par des relations avec les associations sahraouies, même si l’accès au sahara occupé est redevenu depuis un an difficile voire impossible aux personnes connues pour leurs liens avec le Front Polisario, et par la mise en place d’un parrainage des prisonniers (7).

 

NOTE DE L’AUTEUR : le choix des photos a été effectué par le responsable du site.

(1)Le communiqué officiel côté français : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/maroc/la-france-et-le-maroc/evenements-3361/article/retablissement-de-la-cooperation

(2)Dans une interview à Jeune Afrique du 11 janvier 2015, le ministre marocain frappe fort et déclare, visant ainsi la France : « Le temps de la tutelle est révolu » http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20150109175309/diplomatie-jeune-afrique-salaheddine-mezouar-gifle-de-neuillymaroc-salaheddine-mezouar-la-france-n-est-pas-engag-e-avec-nous.html

(3)http://basedoc.diplomatie.gouv.fr/vues/Kiosque/FranceDiplomatie/kiosque.php?fichier=ppfr2015-01-14.html#Chapitre10

(4)Lire à ce sujet l’article publié sur ce blog http://www.nouvellesdusahara.fr/impunite-contre-cooperation-un-deal-entre-le-maroc-et-la-france-qui-ressemblerait-a-un-chantage/

(5)Lire à ce sujet l’article publié sur ce blog http://www.nouvellesdusahara.fr/ban-ki-moon-fait-marche-arriere-devant-mohamed-vi/

(6)Ce qu’est l’Union africaine http://fr.wikipedia.org/wiki/Union_africaine, dont la République arabe sahraouie démocratique est membre, contrairement au Maroc http://au.int/en/member_states/countryprofiles

(7)Le site www.ecrirepourlesliberer.com donne des nouvelles des prisonniers politiques sahraouis et permet de devenir parrain ou marraine d’un prisonnier politique.sahraoui.

Une Réponse à « La diplomatie marocaine est prise au piège du Sahara », considère l’Association française des Amis de la République arabe sahraouie démocratique

  1. Joëlle TOUTAIN le 27 février 2015 à 18 h 38 min

    Bravo au journaliste pour les bonnes questions
    Félicitations à Régine VILLEMONT pour les Réponses documentées claires et complexes.

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