La France condamne avec le Maroc une action de justice… L’acteur Javier Bardem dans la polémique

26 février 2014
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François Hollande et Mohamed VI lors de la visite du chef d'Etat français les 3 et 4 avril 2013

François Hollande et Mohamed VI lors de la visite du chef d’Etat français les 3 et 4 avril 2013

Dès vendredi 21 février, Nouvellesdusahara.fr annonçait le dépôt de deux plaintes en France pour la torture d’un militant sahraoui et la convocation par la justice du directeur du contre-espionnage marocain. Suffisant pour créer un « incident » diplomatique puis une escalade de tensions. Explications et analyse.

Cette succession d’événements a entraîné un incident diplomatique entre la France et le Maroc. Les autorités de Rabat ont d’abord réagi à l’intervention de sept policiers français venus à la résidence de l’ambassade marocaine à Paris signifier à Abdellatif Hammouchi, le responsable du contre-espionnage marocain de passage à Paris le 21 février,  sa convocation par la juge désignée fin 2013 pour enquêter sur une plainte pour torture déposée en mai 2013 par l’ACAT et Adil Lamtalsi, un Franco-marocain qui a déclaré avoir été torturé dans le centre de détention secret de Temara. Une autre plainte, concernant un autre Franco-Marocain, Mostafa Naïm, a été déposée le même jour de mai 2013.

Le 21 février, le royaume a dénoncé « un incident grave et inédit ».

« Le Maroc rejette catégoriquement aussi bien la procédure cavalière et contraire aux usages diplomatiques utilisée et davantage encore les cas judiciaires, sans fondements, évoqués« .

Dès samedi 22, le Quai d’Orsay a publié un communiqué dans lequel le ministère a qualifié cette action judiciaire d’incident, tout en précisant qu’il était « regrettable ».

« En réponse à la demande des autorités marocaines, nous avons immédiatement demandé que toute la lumière soit faite, le plus rapidement possible, sur cet incident regrettable, dans l’esprit de l’amitié confiante qui lie la France et le Maroc« , peut-on lire.

La réaction de l’avocat Joseph Breham ne s’est pas fait attendre : « l’incident en question n’est autre qu’un acte judiciaire pris par un juge d’instruction français indépendant dont on ne peut que saluer la diligence et le sérieux ».

De son côté, l’ACAT, par la bouche de Hélène Legeay, responsable Maghreb/Moyen-Orient, a souligné que, pour elle, « il n’y a pas de « lumière » à faire ni même d’enquête à mener. Dans une démocratie comme la France, le ministère des Affaires étrangères, en tant que branche du pouvoir exécutif, n’a absolument pas le droit de s’immiscer dans le fonctionnement du pouvoir judiciaire. La violation flagrante du principe fondamental de séparation des pouvoirs à laquelle s’est livré le quai d’Orsay dans sa déclaration est préoccupante ».

Le sujet a pris une tournure particulière : les autorités marocaines ont annulé la visite que devait effectuer lundi et mardi de cette semaine Nicolas Hulot, devenu « envoyé spécial du Président pour la planète ».

Lundi soir, François Hollande a téléphoné à Mohamed VI pour lui redire que « le partenariat entre le Maroc et la France est un partenariat d’exception« .

Des propos de Javier Bardem contestés

Encore plus étonnante : ce sont ensuite des propos de l’acteur Javier Bardem, présent à Paris mardi 18 février pour présenter son film « Enfants des nuages », un documentaire sur le conflit du Sahara occidental jusqu’à présent empêché de diffusion sur les écrans de cinéma et de télévision français, qui sont venus s’ajouter à cet « incident » diplomatique.

Prononcés dans le film, à l’intérieur d’une voiture, les propos de Javier Bardem racontant la rencontre qu’il vient d’avoir (sans caméra) avec Gérard Araud, ambassadeur français auprès de l’ONU, ont entraîné une nouvelle réaction du Maroc.

Les propos rapportés par l’acteur dans le film sont exactement les suivants et visent bien le représentant permanent à l’ONU :

« Notre relation avec le Maroc, c’est comme une relation amoureuse, il y a plein de choses que l’on n’apprécie pas chez l’autre, mais l’on doit rester ensemble, et la défendre face aux autres. »

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« Scandaleux et inadmissibles« . Voilà la manière dont les autorités marocaines ont réagi cette fois-ci, pointant les termes des propos tenus par le diplomate français mis au grand jour depuis leur publication dans le quotidien français. Une nouvelle fois, le Quai d’Orsay a pris le pas du Maroc.

Se basant sur l’article paru dans Le Monde, le porte-parole ministériel, Romain Nadal, a contesté dans un premier temps la réalité de la rencontre entre l’acteur de cinéma et l’ambassadeur français.

Le mardi 25 février, il a expliqué au cours d’un point presse :

« Il n’y a pas eu de rencontre entre l’ambassadeur Delattre (NDLA : ambassadeur de la France aux USA) et M. Bardem – ce qui signifie que les propos qui sont prêtés à M. Delattre n’ont pas été tenus. »

Dans son édition du 21 février, le journal Le Monde avait attribué les propos rapportés par l’acteur espagnol à François Delattre et non à Gérard Araud. Ceci explique cela.

Lors d’un point presse le mercredi 26 février, le porte-parole français a reconnu que le représentant permanent de la France à l’ONU avait bien rencontré, à sa demande, M. Javier Bardem en 2011, mais a rejeté le fait que le diplomate aurait tenu les propos qui lui sont prêtés.

Malgré tout, on peut remarquer que Romain Nadal était celui-là même qui invitait, en espagnol !, par le biais de Canal + et son émission le Grand Journal diffusée jeudi 20 février, Javier Bardem au Quai d’Orsay pour échanger sur le Sahara occidental et « d’autres sujets ». Sans doute, n’avait-il pas encore pris connaissance du documentaire que l’acteur était venu présenter.

 Une tactique pour faire pression sur l’amie la France ?

Un autre pays que le Maroc aurait vraisemblablement réagi d’une même manière si un de ses hauts responsables avait reçu la visite d’un juge lors de son séjour à l’étranger, encore plus s’il s’agissait d’un « pays ami ».

On peut néanmoins remarquer que :

-c’est en réagissant de la sorte que les autorités marocaines ont braqué les projecteurs sur la convocation de leur directeur de la surveillance du territoire.

Les media français se sont intéressé à « l’incident diplomatique ».

-les propos de l’ambassadeur français à Washington rapportés dans le documentaire par Javier Bardem ne sont pas une réelle découverte, en tout cas pas pour le Maroc ni la France.

Depuis sa sortie en 2012, « Enfants des nuages » a été présenté, soit via le circuit commercial, soit via des festivals, dans une trentaine de pays. Il a été projeté également au Parlement européen et dans l’enceinte des Nations-Unies. Ce qui laisse très peu de probabilité au fait que cet épisode n’était pas connu avant la venue de Javier Bardem à Paris mi-février.

-une manifestation présentée comme « populaire » par l’agence de presse officielle MAP a été organisée mardi 25 février devant l’ambassade de France à Rabat pour dénoncer les propos du diplomate français et l’action de la juge à Paris. On peut s’interroger sur la spontanéité de cette « colère populaire » qui a rassemblée selon RFI des milliers de manifestants. En novembre dernier, l’Algérie s’était inquiétée des manifestations organisées devant son ambassade à Rabat et ses consulats.

Alors ? Le Maroc pratique une diplomatie « offensive ». L’initiative prise en avril 2013 par les USA et son ambassadrice Susan Rice pour tenter d’imposer à la communauté internationale, jusque là divisée sur le sujet, un texte de résolution avalisant la création d’un mécanisme indépendant de surveillance des droits de l’homme, avait entraîné très vite l’annulation d’exercices militaires conjoints américano-marocains.

Aujourd’hui, à moins de deux mois de la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU qui aura, comme chaque année, à se pencher sur le renouvellement et les objectifs fixés de la Minurso présente au Sahara occidental, il peut être intéressant pour le Maroc d’exercer une pression ferme sur le pouvoir français… qui est, en retour, on ne peut plus fidèle et ne fait l’économie d’aucun signe d’amitié à son endroit.

Nouvelle mesure de pression du Maroc : mercredi 26 février, le Ministère de la Justice a décidé de « suspendre l’exécution de toutes les conventions de coopération judiciaire entre les deux pays ». Une mesure lourde de conséquences semble-t-il selon l’ACAT et l’avocat Joseph Breham dans un communiqué de presse commun publié jeudi 27 février après-midi : « cette décision va avoir de graves conséquences et favoriser l’impunité des tortionnaires en bloquant les demandes de transfèrement en France de ressortissants français détenus sur le territoire marocain ainsi que les demandes d’assistance judiciaire« …

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