«L’enfer discret des Sahraouis». Témoignage de Ghalia Djimi

7 mars 2012
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Gilles Perrault parlait en 1990 de «l’enfer discret des Sahraouis» dans les bagnes du Maroc. Ghalia Jimmi, une des figures du militantisme sahraoui, faisait partie des centaines de sahraouis «disparus» alors.

L’écrivain Gilles Perrault avait dévoilé l’horreur des bagnes marocains dans son livre «Notre ami, le roi» et avait causé en novembre 1990 une crise diplomatique entre Rabat et Paris. Grâce à lui, «l’enfer discret des Sahraouis» (titre de son chapitre 20) avait été révélé aux yeux du monde.

Quelques mois plus tard, dans le contexte de la signature du cessez-le-feu signé par le Maroc et le Front Polisario, 324 Sahraouis allaient être libérés. Ces Sahraouis avaient «disparu», certains depuis 1975 et l’annexion du Sahara occidental par le Maroc, d’autres depuis 1987. Comme Aminatou Haidar ou sa camarade Ghalia Jimmi, vice-présidente de l’Association Sahraouie des Victimes des Violations Graves des Droits Humains Commises par l’Etat Marocain (ASVDH), créée en 2005 et non reconnue par l’Etat marocain.

Le lieu de détention de ces deux militantes politiques se trouvait à Laayoune (principale ville du Sahara occidental), près du cinéma. C’est-à-dire là où vivent leurs familles respectives, laissées sans nouvelles, sans information. Disparues corps et âmes. Les yeux bandés pendant 3 ans et 7 mois et jusque 4 jours avant leur libération.

Notre rencontre a eu lieu dans une autre maison que celle de Ghalia Jimmi. Immédiatement, elle enlève la batterie de son portable pour ne pas être repérée par les autorités marocaines.

Son témoignage :

«Ma mère s’appelait Djimmy Fatimetou Ment Ahmed Salem Abbaad et a « disparu » le 4 avril 1984. Elle avait alors 57 ans. Nous vivions alors à Agadir. J’ai quitté le sud du Maroc et suis venue ici, au Sahara occidental, pour contacter d’autres familles de disparus et voir ce qu’on pouvait faire. J’ai été très choquée de les entendre me dire : non, mieux vaut rien faire, mieux vaut un disparu dans la famille que la famille entière !

«Les autorités marocaines pensaient que ma mère pilotait une cellule du Front Polisario alors qu’elle apportait juste un soutien aux personnes. Elle a été transportée jusqu’au siège des forces auxiliaires à Laayoune, comme cela a été indiqué dans le rapport de décembre 2010 du Conseil consultatif des droits de l’homme du Maroc, où elle serait morte. Les autorités marocaines avaient toujours dit jusque là qu’elle était partie rejoindre sa famille en Mauritanie en 1985 ! Pourquoi ma mère a disparu alors qu’elle n’avait pas 60 ans ? Où est son cadavre ? Quelle menace représentait-elle pour le pouvoir ?

Quand j’ai vu les images d’Abou Graib en Irak…

«En 1987, j’ai été enlevée à mon tour à la sortie de mon travail. Dès l’instant où l’on m’a fait monter dans un Land Rover et jusqu’à 4 jours avant ma libération en 1991, j’ai eu les yeux bandés. J’ai vécu toutes sortes de torture. A cause d’un mélange d’eau, de sable, de soufre et détergents, j’ai perdu ma chevelure (NDLR : 20 ans après, elle est toujours abîmée). J’ai été ligotée contre un banc, les mains attachées. On m’a versé sur tout le corps un mélange qui m’asphyxiait. En même temps, je recevais des gifles, des coups sur les pieds. J’ai été mordue par des chiens…

Quand j’ai vu les images d’Abou Graib en Irak, j’ai fait le parallèle avec ce qu’on a pu endurer nous aussi. Nous étions complètement déshabillés. Mais personne n’en a parlé à l’époque. Le seul point positif de cette période : j’y ai trouvé mon mari !

«En 1991, nous sommes donc plusieurs à être libérés. C’était un évènement très important car, depuis 75, aucun disparu n’était réapparu ! Les familles faisaient le deuil de leur « disparu », même quand un gardien leur disait que leur proche était en fait toujours en vie. On a cru alors que les disparitions forcées, c’était terminé. Mais, en 1992, 1993, ça a continué…

«J’ai eu la possibilité d’obtenir l’asile politique aux Pays Bas mais, non, c’est un combat légitime que je veux poursuivre, un sacrifice pour tous ceux qui ne peuvent pas. Cela n’est pas sans poser des problèmes pour mes 5 enfants (âgés de 8 à 15 ans) qu’il faut essayer de protéger

Informations complémentaires :

-Voir le site de l’association animée par Ghalia Jimmi : ici

-Le Maroc a ratifié la convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées en avril 2009.

-L’Instance Equité et Réconciliation a été mise en place pour «établir la vérité sur les violations des droits de l’homme» intervenues entre 1956 (accès à l’indépendance) et 1999 (arrivée au pouvoir de Mohamed VI).

-Le Comité contre la torture des Nations Unies a, dans son rapport publié en décembre 2011, souligné, concernant les évènements au Sahara occidental que :

«12. Le Comité est préoccupé par les allégations reçues sur la situation au Sahara occidental, où seraient pratiqués des arrestations et des détentions arbitraires, des détentions au secret et dans des lieux secrets, des tortures, des mauvais traitements, des extorsions d’aveux sous la torture et un usage excessif de la force par les forces de sécurité et par les forces de l’ordre marocaines. (…) L’État partie devrait prendre d’urgence des mesures concrètes pour prévenir les actes de torture et les mauvais traitements décrits précédemment

La fiche concernant le Maroc : ici

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