« Les Marocains ont l’art d’exercer des pressions amicales », selon Jean-Pierre Tuquoi

19 juin 2013
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Dans une tente, au camp de Dakhla (Algérie)

« Ce que l’on vous montre sur Tindouf, c’est un embryon d’état », explique le journaliste Jean-Pierre Tuquoi. Ici, dans une tente, au camp de Dakhla (Algérie). (Photo : O. Quarante)

Après l’épisode de TV5 Monde et son émission Maghreb Orient Express (lire l’article), Jean-Pierre Tuquoi, journaliste, ancien responsable du dossier Maghreb au journal Le Monde, revient sur les conditions dans lesquelles il a travaillées quand il a eu à traiter du conflit du Sahara occidental.

*Nouvellesdusahara.fr : Lorsque vous étiez au Monde, êtes-vous allé au Sahara occidental et dans les camps de réfugiés de la région de Tindouf (Algérie) ?

Jean-Pierre TuquoiOui, bien entendu, je me suis rendu au Sahara occidental et dans les camps de réfugiés. De mes visites au Sahara occidental, je conserve le souvenir d’une région en cours de « marocanisation » accélérée et où un gros effort de modernisation avait été accompli. Je pense en particulier aux infrastructures en matière hospitalière. Ce qui ne pouvait pas ne pas me frapper également, c’était, bien sûr, le volet sécuritaire. Il était difficile de rencontrer les Sahraouis opposés à la politique marocaine comme il était difficile de rencontrer les dirigeants des forces de l’ONU stationnées sur place. Eux-mêmes se plaignaient de la surveillance dont ils faisaient l’objet de la part des autorités marocaines.

*Nouvellesdusahara.fr : Dans quelles conditions ces reportages se sont-ils passés ?

Jean-Pierre Tuquoi : C’était un état de liberté surveillée côté Sahara occidental. A Tindouf, le contexte était différent. Cela n’avait aucun sens de vouloir travailler seul. L’intérêt journalistique de Tindouf, c’était d’observer comment fonctionnait au quotidien cette enclave sahraouie en territoire algérien. De quoi vivait la population ? Comment vivait-elle ? C’était du reportage parmi une population démunie, vivant dans une austérité que l’on a du mal à imaginer. C’était décrire cette réalité qui m’intéressait.

*Nouvellesdusahara.fr : Avez-vous pu effectuer tous les déplacements que vous avez souhaités au Maroc et au Sahara occidental ?

Jean-Pierre Tuquoi : En gros, oui. Mais je regrette de ne pas y être allé plus longtemps, plus souvent, surtout du côté de Tindouf. Je ne suis jamais allé du côté du mur, par exemple. C’est le bout du monde.

*Nouvellesdusahara.fr : Avez-vous reçu des pressions des autorités du Maroc et du Polisario, quelle qu’en soit leur forme ?

Jean-Pierre Tuquoi : Les Marocains s’arrangeaient pour vous mettre des bâtons dans les roues. Ils ont une administration efficace et compétente pour ce faire. Côté Polisario, c’est une toute autre échelle. La Rasd (NDLA : République Arabe Sahraouie Démocratique), c’est un nain face au Maroc. Elle n’existe que parce qu’elle a le soutien d’une part de la communauté internationale, en particulier de l’Algérie qui l’héberge. Elle n’a pas beaucoup de moyens. Elle dispose de cadres remarquables, de diplomates chevronnés en poste aux Etats-Unis notamment mais ses moyens sont ridicules. Donc, ce que l’on vous montre, sur place, à Tindouf, c’est un embryon d’Etat.

*Nouvellesdusahara.fr : A la rédaction, le traitement du conflit du Sahara occidental a-t-il déjà posé problème ?

Jean-Pierre Tuquoi : Non, je n’ai jamais eu le moindre problème. Le Monde a toujours couvert comme il convenait le conflit. Sans complaisance. Peut-être aurions nous pu être plus sévères lorsque la Fondation Danielle Mitterrand a « sorti » -elle a eu du mérite – l’affaire des prisonniers marocains exploités dans les camps du Polisario. Le Polisario a détenu pendant trop longtemps des prisonniers marocains. Nous aurions du travailler davantage sur ces questions lorsqu’elles sont sorties au-delà du bien-fondé de la position du Polisario sur la tenue du referendum d’autodétermination.

*Nouvellesdusahara.fr : La direction du journal a-t-elle subi des pressions des autorités marocaines et des pouvoirs publics français en ce qui concerne le traitement du sujet ?

Jean-Pierre Tuquoi : Non, je ne crois pas. Nous avons encouru les foudres du Palais royal -envoi de lettres de protestation officielles, campagne de presse à Rabat- mais pour des papiers qui touchaient à la monarchie, au roi, à son entourage, bref, pour le coeur du système. Jamais sur ce que je pouvais écrire concernant le Sahara occidental.

*Nouvellesdusahara.fr : L’épisode tout récent des pressions exercées sur la direction de l’Audiovisuel extérieur français et sur celle de TV5 Monde montre qu’aujourd’hui encore, le Maroc n’accepte pas l’idée que soit abordée la question du Sahara occidental, autrement qu’en les termes officiels et avec des invités que l’on pourrait classer comme pro- »séparatiste » ou pro-marocain. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Jean-Pierre Tuquoi : Les Marocains sont passés maître dans l’art d’exercer des pressions amicales. Ils savent faire. Depuis Hassan II et le livre de Gilles Perrault, Notre ami le roi (Lire l’article), ils ont compris que pour être efficace, mieux valait la méthode douce plutôt que la manière forte, brutale. Donc, si l’on ne peut pas obtenir l’interdiction d’une émission sur le Sahara occidental, ou tout autre sujet qui fâche, on va vous proposer d’inviter un tel plutôt que tel autre… C’est de la diplomatie finalement.

Pour aller plus loin :

-Jean-Pierre Tuquoi est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux pays du Maghreb dont le dernier, «Paris-Marrakech», a été écrit avec le journaliste marocain Ali Amar et publié en 2012 (Calmann-Lévy).

-Un « chat » publié sur le site du Monde le 3 avril 2006 avec JP Tuquoi.

4 Réponses à « Les Marocains ont l’art d’exercer des pressions amicales », selon Jean-Pierre Tuquoi

  1. El ouaryaghly Ahmed le 19 juin 2013 à 11 h 10 min

    Effectivement Monsieur Tuquoi vous auriez pu (pour ne pas dire vous auriez du) insister sur les prisonniers marocains retenus, torturés, exploités voir même exécutés par le Polisario.
    Mais comme on dit chez vous « faute avouée est à moitié pardonnée », il n’est pas trop tard pour enquêter et dénoncer les agissements de ces terroristes et leurs liens avec AQMI.
    Pour un journaliste qui prétend être neutre et bien connaitre le sujet, je suis étonné de vous entendre dire que le Polisario manque de moyens financiers quand on sait que ce conflit crée par l’Algérie lui a couté depuis 1975 plus de 200 milliards de dollars en aide directe aux séparatistes, à moins que cette manne a servi à corrompre journalistes et hommes politiques étranger(je dis ça, je dis rien…)
    Je trouve que ce site manque d’objectivité et a un parti pris pour la cause des séparatistes, ce qui lui enlève toute crédibilité et sérieux.

    cordialement.

    ps: Je ne suis qu’un simple citoyen marocain qui aime son pays et son sahara.

    • Olivier Quarante le 19 juin 2013 à 11 h 46 min

      Cher Ahmed,
      j’ai eu l’occasion de vous répondre déjà, suite à votre commentaire posté sous l’article précédent : http://www.nouvellesdusahara.fr/tv5-monde-sous-la-pression-du-maroc/
      Vous y écriviez que j’étais moi-même acheté par le Polisario, que ce site web est un site « poubelle »… et j’en passe.
      Je vois que vous êtes désormais un visiteur régulier de mon blog. Je vous en remercie puisque son but n’est autre que d’informer le public le plus large possible. Mais, je suis un peu surpris car si mon blog n’a aucune crédibilité à vos yeux, épargnez-vous cette perte de temps.
      Vous écrivez que ce conflit a coûté à l’Algérie plus de 200 milliards de dollars. D’où tenez-vous ce chiffre ? Vous affirmez que le Polisario est affilié à AQMI ; là encore, quelles sont vos sources ?
      cordialement

      • ns le 29 octobre 2013 à 12 h 07 min

        Bonjour, je suis vraiment content de lire votre commentaire et surtout les deux dernières questions. Voilà quelqu’un qui est crédible. Merci encore pour ce blog qui nous informe et nous éduque.

  2. "fier séparatiste" le 3 mai 2015 à 17 h 57 min

    Bonsoir vous tous,je tiens à vous remercier pour ces précieues infos.
    je voulais clarifier un point là dessus.Le peuple sahraoui a toujours était à l’intiative pour la résolution de ce différend qui a duré plus longtemps ainsi que toute discussion tenant en compte des points qui sont banales comme les « milliards » dépensés de l’Algérie en faveur du front Polisario durant la guerre(1975-1991)+les prisonniers détenus qu’ils soient marocains ou sahraouis…Si le maroc est courageux,proactif qu’il dénonce les repressions injustifiées des voix libres(les journalites étrangers d’une part et les militants sahraouis d’autre),qu’il autorise le travail associatif des locaux,qu’il ouvre ses bras à la négociation externe/interne avec le peuple sahraoui ainsi montrer ses « bonnes » intentions.d’abord il va falloir mettre en marche un organisme pour la surveillence des droits l’homme sous l’égide de l’ONU. en faisant ca,on aura la certitude qu’il y aura un grand pas en avant vers la résolution de cette affaire. A part ca,on restera pour toujours victimes d’un bouillonnement qui ménera d’avance à une explosion dont les conséquences ne seront évidemment bonnes pour tous les parties concernés.
    Les choix proposés par les deux parties ont été analysés et aucun d’entre eux n’a pu résister aux changements politiques internes. En plus,au lieu de continuer à prétendre qu’on avait mis des réformes positives à plusieurs niveaux(selon la presse et les médias nationales),il faut concrétiser ce travail par de véritables intiatives afin de garantir aux autochtones une vie digne et décente. depuis le cessez-le feu,rien n’a changé,un roi est parti et un autre a pris sa place alors que les problèmes de ces gens sont devenus de plus en plus pires qu’avant.

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