Retour sur la révolte de Gdeim Izik : entretien avec le sociologue sahraoui Ali Yara Omar

4 avril 2014
Par
Camp de Gdeim Izik - octobre 2010. Crédit photo : Anthony Jean TotasproD

Camp de Gdeim Izik – octobre 2010. Crédit photo : Anthony Jean TotasproD

Docteur en sociologie des conflits, Ali Yara Omar est cofondateur de la Revue de l’Ouest saharien créée en 1998 et éditée par L’Harmattan. Dans cet entretien accordé à Nouvellesdusahara.fr, il revient sur l’insurrection populaire de Gdeim Izik d’octobre-novembre 2010 et l’éclaire en resituant ce mouvement dans le cadre plus large de l’histoire politique du peuple sahraoui.

Introduction :

Le mouvement de protestation menée en octobre et novembre 2010 par quelques 20 000 Sahraouis qui vivent dans la partie du Sahara occidental occupée par le Maroc n’a pas eu l’écho médiatique des autres révolutions populaires de Tunisie et d’Egypte qui ont suivi. Pourtant, par son ampleur, relative à la proportion que représente la population sahraouie sur ce territoire, et surtout par le verrou psychologique qu’il a fait sauter, «Gdeim Izik» marquera l’histoire de la lutte du peuple sahraoui.

 

Nouvellesdusahara.fr :

Dans le n° 8 de la revue Cahier de l’Ouest saharien, paru en 2011, intitulé : «La Résistance de ceux de Gdaïm Izik, (novembre 2010 – novembre 2011)», vous écrivez : «L’origine de l’idée de rassembler 20 000 Sahraouis qui se sont réfugiés par vagues à Gdaïm Izik, sur leur propre territoire, le Sahara Occidental, reste jusqu’à présent, inconnue (…)». Plus loin, vous soulignez le fait que : «un groupe d’habitants sahraouis avait déjà tenté à deux reprises, de monter un campement vers la fin du mois de septembre 2010 : le premier, qui comptait 6 tentes, avait été monté à la périphérie nord de El Aïun (route de Tantan). Quant au second, qui comptait 27 tentes, il avait été mis en place près de Gdaïm Izik». Vous concluez alors que : «Nous pouvons penser que les initiateurs de ces deux campements ont été à l’origine du soulèvement du campement de Gdaïm Izik, installé le 10 octobre 2010».

Que sait-on aujourd’hui de l’origine du mouvement ? De ses initiateurs ?

Ali Yara Omar :

L’origine du mouvement reste inconnue dans les datations précises de l’histoire sahraouie. Mais, rien n’empêche, puisque l’on traite la sociologie des conjonctures les plus récentes de cette colonie, d’émettre des hypothèses sur cette action pacifiste à caractère politique et de faire un parallèle.

Lorsque les Nations-Unies ont demandé à l’Espagne, puissance coloniale, de hâter l’organisation d’un référendum d’autodétermination dans le Sahara occidental, pour que la population décide de son sort politique, le mouvement Nidham sahraoui mené par Mohamed Sidi Brahim Bassir et ses compagnons ont commencé à réagir aux manigances des Espagnols en vue de faire accepter aux Sahraouis l’autonomie et l’attachement de la région à l’Espagne. Des tentes ont été dressées dans le quartier de Zemla, la périphérie de El Aaiun, le 17 juin 1970 pour contester le projet colonialiste. De la même façon que les meneurs et les résidents du campement de Gdaïm Izik contestent aujourd’hui le projet de l’autonomie élargie proposé à son tour par le Maroc, pays occupant.

 

Crédit photo : Anthony Jean TotasproD

Crédit photo : Anthony Jean TotasproD

 

Nouvellesdusahara.fr :

Quelle signification donner au mode d’expression de la contestation, à savoir l’installation de khaïmas (tentes traditionnelles des nomades) en plein désert ? Vous y voyez l’expression d’un attachement à la tradition ancestrale. N’est-ce pas simplement le moyen qui a été trouvé pour permettre l’organisation d’une manifestation de grande ampleur quand tout regroupement sahraoui est interdit dans les villes ?

Ali Yara Omar :

Le repli des Sahraouis dans le désert, pour y organiser les fêtes d’accueil du retour des prisonniers politiques, comme celles en faveur de Mohamed Daddach, Ali Salem Tamek, Aminatou Haïdar, Mustapha Abdedaïm, Brahim Sabar et des dizaines d’autres, loin des agglomérations urbaines de Tantan, Dakhla, El Aaiun, Assa, Zak, etc, est imposé par les forces de l’ordre du Maroc qui craignent des débordements dans les villes occupées.

Mais, ces petites fêtes symboliques en l’honneur de ces héros et héroïnes constituent une innovation politique pour dire non à l’occupant. L’ennemi ne le sait pas. Il ne sait pas qu’il s’agit là d’une arme tactique, espèce de guerre de mouvement, initiée par des propriétaires de la terre et leur donnant la possibilité de légitimer leur action revendicatrice. Ce qui signifie qu’il existe un répertoire d’action politique sahraouie issue de la tradition communautaire des Bédouins et des tribus combattantes sahraouies.

 

Il s’agit de l’usage du feu mené par un pays occupant, le Maroc

 

Nouvellesdusahara.fr :

Selon vous, le démantèlement du camp de Gdeïm Izik a engendré aussi le non-respect du cessez-le-feu signé en 1991 par le Maroc et le Front Polisario. Expliquez-nous.

Ali Yara Omar :

Le cessez-le-feu conclu entre le Maroc et le Polisario, le 6 septembre 1991, est relativement respecté, mais, selon les rapports du Secrétaire général des Nations-Unies, les violations de cet accord, ou plutôt de l’accord militaire numéro 1, conclu entre le Maroc et l’Armée de libération sahraouie, varient entre 9 à 12 violations par semaine.  Ce chiffre est réducteur car il n’englobe pas les exactions de toute sorte menée sur la rive droite du mur et dans les milieux urbains.

Ce ne sont pas forcément des accrochages militaires, mais des interceptions des avions, ou des individus qui franchisent les fortifications marocaines, les renforcements des bâtiments de guerre marocains à l’ouest du mur ainsi que les vérifications des mines indispensables à la défense des fortifications marocaines.

Je peux aussi considérer que l’expulsion délibérée et violente des immigrés africains, dits illégaux, du Maroc vers le Sahara occidental, est une violation de cessez-le-feu, car il expose ces malheureux à une mort certaine, à cause du danger que représentent les mines qui entourent les murs de défense, et sans que le Maroc assiste ces personnes en danger.

Le démantèlement du camp de Gdaïm Izik est un autre exemple encore plus concluant de cette rupture de cessez-le-feu à la barbe de la force passive d’interposition (Note de l’auteur : la MINURSO). L’intervention des trois forces armées marocaines à Gdaïm Izik et dans les villes de El Aaiun et El Marsa, en témoigne. Il s’agit de l’usage du feu mené par un pays occupant, le Maroc, contre une population qui manifeste à sa manière pacifiste pour ses droits politiques fondamentaux.

 

Voir le communiqué du comité de Gdaïm Izig.

 

Nouvellesdusahara.fr :

Vous estimez aussi que la MINURSO a obligation de protéger les civils sahraouis… Ce qui est étonnant puisque cette question est précisément au centre d’un débat récurrent depuis ces dernières. L’idée de créer un mécanisme indépendant de surveillance des droits de l’homme agite la communauté internationale chaque année, au moment du renouvellement par le conseil de sécurité de l’ONU du mandat de la MINURSO, cette mission étant la seule mission onusienne à ne pas avoir cette compétence dans ses attributions.

Ali Yara Omar :

Vous avez raison d’être étonné. Comme vous l’avez écrit dans un article en septembre dernier : «la MINURSO est une mission de l’ONU bien à part».

Les responsables de cette force passive des Nations Unies disent qu’ils ne sont pas autorisés à intervenir, alors que font-ils dans les grandes villes sahraouies loin des murs, c’est-à-dire du « front de guerre » ?

Si les choses ne bougent pas rapidement pour assurer la protection des civils sahraouis, il n’y aura plus de Sahraouis, ni de Sahraouis à protéger, et, par conséquent, il n’y aura plus de vote de consultation. Ce que souhaite le Maroc à long terme, c’est l’assimilation.

 

La recherche désespérée et irréaliste du principe du consentement des deux belligérants

 

Dès le début de son déploiement fébrile, cette force d’interposition (en comparaison avec toutes les forces internationales de maintien de la paix), fut problématique à cause non seulement des concessions regrettables faites par le Front Polisario d’accepter le cessez-le-feu proposé malignement par le roi Hassan II, mais également du fait que le royaume a fait traîner les choses.

Rappelons-nous le blocage que le Maroc (Forces royales et ministère de l’Intérieur) a opposé à l’acheminement de la petite équipe suédoise de déminage au début du déploiement de la dite force.

L’application du droit fondamental d’autodétermination fut freinée par la recherche désespérée et irréaliste du principe du consentement des deux belligérants. Le Secrétaire général de l’ONU et ses envoyés spéciaux s’abritent dans tous leurs rapports périodiques derrière le principe de l’organisation d’un referendum, car le Conseil de sécurité reste toujours saisi de l’ « affaire » du Sahara occidental comme il reste saisi des 14 ou 15 pays dans le monde qui n’ont pas eu accès au vote d’autodétermination. Ce principe fondamental est devenu, dans le cas qui nous préoccupe, une « fausse fenêtre sur cour », comme disait Arhtur Schopenhauer.

Les envoyés spéciaux de l’ONU attendent eux aussi des propositions concrètes des deux belligérants qui n’arrivent jamais à s’entendre. Au lieu que l’ONU use d’une force de coercition pour appliquer le droit inaliénable d’un petit peuple, il a cédé, petit à petit, la place aux manigances diplomatiques, à des « arrangements » (terme que le Secrétaire général utilise dans ces rapports), entre puissances dans lesquels les diplomates de tout poil, souvent hypocrites, mènent le jeu sans garantie des résulats. L’impasse est totale.

Il existe peut-être des accords entre le Maroc et le Front Polisario dont personne ne peut connaître le secret, qui sait !

 

Crédit photo : Anthony Jean TotasproD

Crédit photo : Anthony Jean TotasproD

 

Nouvellesdusahara.fr :

Globalement, quel regard portez-vous sur cet événement d’octobre et novembre 2010, sur l’arrestation de centaines de sahraouis dans les mois suivants, sur la condamnation à de très lourdes peines, il y a tout juste un an, de 24 civils sahraouis (dont beaucoup étaient connus comme des militants actifs) ? Un militant rencontré cet été me disait : « depuis Gdaïm Izik, les sahraouis n’ont plus peur ». Qu’en pensez-vous ?

Ali Yara Omar :

Je pense que la violence du Maroc exercée sur ses propres citoyens (traduisant sujets) incarne le mal-être existentiel de cette royauté. Cette violence est structurelle, donc endémique, à l’instar de tous les régimes issus du despotisme oriental comme le nomme Karl Wittfogel ou comme l’atteste Jean Waterbury à la veille des années 70 en parlant du Maroc. Elle émane de l’obligation de faire allégeance au roi, renforcée par la constitution monarchique de 2011.

Je souhaite ajouter dans ce sens que nous ne sommes pas des opposants aux rois du Maroc (Mohamed V, Hassan II, et Mohamed VI), pour la simple raison que nous, Sahraouis, nous ne nous considérons pas Marocains, encore moins Algériens, ou Mauritaniens. Notre histoire ne nous a jamais légué de rois susceptibles de nous commander.

Non, les Sahraouis n’ont pas peur. Ceux qui sont morts dans les charniers, exécutés froidement par les corps militaires marocains n’ont plus peur, puisqu’ils sont morts, ils ne souffrent plus, sauf qu’ils sont gravés dans les mémoires des vivants qui, eux, souffrent de leur disparition atroce. Quant aux survivants, les maltraités et violentés, hommes, femmes et enfants, eux non plus n’ont plus peur. Ceux, «biens portants», résistent. Il existe toujours un seuil mystérieux, comme la lumière de l’aurore boréale, pour la liberté.

Je vous donne un exemple : à la fin des travaux du colloque de Nanterre Université Paris-X, que nous avons organisé sur «Le Sahara occidental : une colonie en mutation» le 24 novembre 2007, un des frères Bourikate, cousins du roi du Maroc, était présent. Je lui ai présenté trois rescapés des bagnes secrets : Khadir Daoud, Brahim Ballagh et Kenti Balla (résident en France), et je l’ai interpellé sur la peur. Il m’a répondu : «si vous vous rendez compte des souffrances que nous avons endossées durant de longues années de bagne, vous n’aurez plus peur !»

Donc, la cause est ailleurs. Le conflit est un conflit politique de souveraineté sur un territoire et sur ses richesses. Le Maroc réduit les revendications des Sahraouis à celles de «leurs frères marocains», comme ils les nomment, contre la cherté de la vie courante. Espérant ainsi déjouer l’intention réelle de cette génération post-cessez-le-feu de continuer le combat contre lui et de lutter pour l’indépendance.

 

Dans ces procès, les tribunaux n’ont pour fonction que de veiller à ce que les condamnations prononcées le soient au nom du roi

 

Ainsi, le rapport n° 329 du 8 novembre 2010 de la police judicaire de la gendarmerie royale de El Aaiun relatif à son enquête préliminaire sur les meneurs présumés de Gdaïm Izik ne mentionne à aucun moment la revendication de l’indépendance totale du peuple sahraoui. Le procès et le verdict du jugement du tribunal militaire de Salé appliquent la décision du Procureur du roi.

Nous avons constaté dans l’histoire du Makhzen ce mode opératoire de la justice marocaine qui ne reconnaît pas le caractère politique des procès, celui des officiers putschistes sur le roi Hassan II, celui des gauchistes des années 60 et 70, celui d’Omar Dahkoun. Dans ces procès, les tribunaux n’ont pour fonction que de veiller à ce que les condamnations prononcées le soient au nom du roi et deviennent, de fait, domaine réservé du roi, donc irréversibles.

Après la condamnation des militants de Gdaïm Izik à de lourdes peines, le Maroc se retrouve face aux contestations de plus en plus fréquentes des Sahraouis, face aussi à la mobilisation sans précédent de la communauté internationale (associations de droits humains, grandes personnalités, groupes de soutien ferme à la tenue du référendum d’autodétermination).

Cette royauté s’ajuste miraculeusement aux drames des événements qu’elle a générés au fil du temps. Le récent Conseil marocain des ministres présidés par Mohamed VI a approuvé le 14 mars 2014 le projet de loi relatif à la justice militaire en vue de la suppression des jugements des civils devant les tribunaux militaires et la fin des tribunaux d’exception.

 

Comité des familles des prisonniers de Gdeim Izik. A El Aaiun en juillet 2013. Crédit photo : O. Quarante

Comité des familles des prisonniers de Gdeim Izik. A El Aaiun en juillet 2013.
Crédit photo : O. Quarante

 

Reste à savoir si cette nouvelle loi va être appliquée rétroactivement afin que les Sahraouis condamnés (en tant que citoyens marocaines comme les qualifie le rapport de la gendarmerie royale) par le tribunal militaire de Salé soient libérés sans conditions.

Rien n’est moins sûr, seul le roi peut gracier les Sahraouis considérés comme coupables, s’ils en font la demande. En fin de compte, ce ne sont plus les lois qui peuvent alléger les souffrances des condamnés, c’est le roi.

Mais, le mouvement de Gdaïm Izik et des présumés coupables est loin de jouer ce pseudo jeu de la conciliation, voire de la soumission, car ses membres ne se considèrent pas comme des repentis devant un roi.

Ils sont engagés pour l’indépendance totale du Sahara, pour la récupération de leurs richesses et contre l’impunité des auteurs des violations graves des droits de l’homme perpétrées par le Maroc. Il s’agit là d’une composante de leur souveraineté sahraouie, inconciliable avec cet esprit de soumission devant les bourreaux de la police, commandés par le Roi, leur commandeur.

 

Note de l’auteur : un grand merci à nouveau à Anthony Jean qui a permis la reproduction de certaines de ses photos prises (et très rares) dans le camp de Gdeim Izik. Pour en savoir plus sur Anthony.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *