Six Sahraouis de Guelmim (sud du Maroc) condamnés après un match de foot

27 août 2013
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M'Barek Daoudi a deux fils en prison près d'Agadir depuis le 20 août

M’Barek Daoudi a deux fils en prison près d’Agadir depuis le 20 août

Nouveau signe de la répression subie par les Sahraouis : le 19 août, six d’entre eux ont été condamnés à de la prison (4, 8 ou 10 mois) après une fin de match de football qui aurait dégénéré. Cette condamnation, qui semble disproportionnée, touche la communauté de Guelmim et met en lumière une réalité découverte durant un reportage effectué sur place en juillet : le conflit du sahara occidental a gagné le sud du Maroc.

Pour leur dernier jour de Ramadan, le 8 août, Marocains et Sahraouis de Guelmim, tout au sud du Maroc, ont décidé de s’opposer au foot. L’équipe des Sahraouis, baptisée « ouali moustapha sayed » (un nom sans équivoque, puisque c’est l’un des cofondateurs du Front Polisario) contre celle des Marocains, nommée « Filla ». Selon le témoignage obtenu auprès de Mohamad El Atrache, présent sur place au moment de la rencontre et arrêté pendant 1 h 30 au terme de la rencontre, un Marocain serait entré sur le terrain en agitant un drapeau Marocain, juste après le troisième but marqué par l’équipe Sahraouie. Une provocation, considèrent alors les Sahraouis.

Ensuite, que s’est-il passé ? Difficile de l’affirmer. Il semble qu’en réaction, un jeune Sahraoui a sorti à son tour un drapeau de la Rasd (République arabe sahraouie démocratique (1)). Des slogans favorables au Front Polisario et à l’organisation du referendum d’autodétermination ont été prononcés. Une bagarre a alors éclaté. Des civils Marocains, soutenus par des forces de l’ordre selon plusieurs témoins, ont alors affronté les Sahraouis. M’Barek Daoudi, le père de deux jeunes Sahraouis arrêtés par la suite et condamnés à dix mois de prison, joint par téléphone, souligne que « le chef de la police était présent, tout comme le gouverneur de la ville ». Une présence étonnante pour un match de foot.

Arrestation violente

Quelques heures plus tard, en soirée, les forces de l’ordre sont venus arrêter sept Sahraouis. Parmi eux, les trois fils de M’Barek Daoudi. « La police est arrivée à ma maison à bord de douze voitures et de sept motos, raconte cet ancien militaire de l’armée marocaine jusqu’en 2008. Leur intervention a été très violente. Ils ont frappé ma femme ! Les policiers ont provoqué des dégâts. » Un autre Sahraoui rapporte une seconde version qui circule dans la ville : « certains sahraouis ont agressé des agents de l’ordre en menaçant de se faire exploser avec une bouteille de butane à gaz… »

Selon Mohamad El Atrache, une vingtaine de Sahraouis ont ainsi été interpellés. Un des fils de M’Barek Daoudi, comme les autres mineurs, a été libéré. En revanche, six ont été maintenus en détention au commissariat de la Guelmim jusqu’à l’audience du 19 août, reportée à trois reprises. Des membres d’associations de défense des droits de l’homme, comme l’ASVDH et le CODAPSO, accompagnés de deux militants espagnols et de membres de familles de détenus, ont été interdits d’accès au tribunal, comme l’explique en détail le communiqué publié le 20 août par le Collectif des Défenseurs Sahraouis des Droits de l’Homme (CODESA).

Allégations de torture

Les six Sahraouis accusés ont dénoncé durant le procès le fait d’avoir été torturés au cours de leur détention au commissariat. Le communiqué du CODESA précise ces maltraitances : Ammar Lahwaisid, 62 ans, a affirmé qu’il avait été brulé avec des cigarette à l’épaule et au cou ; Taha Daoudi a révélé qu’il avait été sévèrement battu avec des bâtons au niveau des côtes, de l’épaule et des jambes ; Ammar Daoudi a déclaré également avoir été battu avec des bâtons, ce qui lui a provoqué des lésions au niveau de la bouche, du visage et de l’épaule. Ces allégations ont été écartées par le tribunal qui a condamné Babit Bahdach, Hamza Bazi (17 ans semble-t-il) et Mustafa Ahssain à 4 mois de prison, Ammar Lahwaisid à 8 mois, et Ammar Daoudi et son frère Taha Daoudi à 10 mois. Ils ont été transférés dès le 20 août à la prison d’Ait Melloul près de Agadir. Lors d’une visite le 23 août à la prison, le père des deux frères Daoudi a pu constater que ses deux fils présentaient toujours les signes de ces coups, principalement Taha.

(ajout du 15 septembre)

Le procès en appel de ces six Sahraouis qui devait avoir lieu le jeudi 12 septembre au tribunal d’Agadir devrait se tenir le 19 septembre.

Si les événements restent à être précisés, on peut raisonnablement pointer plusieurs éléments. D’abord, le père des deux jeunes les plus sévèrement condamnés, M’Barek Daoudi, est un militant actif au profil atypique. Militaire, il a fait toute sa carrière dans l’armée marocaine, comme d’autres Sahraouis. Puis, depuis cinq ans qu’il est retraité, il est devenu un militant de la cause sahraouie très actif. Il est allé à cinq reprises dans les camps de réfugiés en Algérie. Un acte très mal considéré par le pouvoir marocain. M’Barek Daoudi a également été actif au moment de la révolte de Gdeim Izik, fin 2010. Courant juillet, il a même accueilli chez lui un groupe d’étrangers que j’accompagnais. L’arrestation et, surtout, la condamnation de deux de ses fils seraient-elles un acte de représailles et d’intimidation de cet homme qui dégage une force tranquille ? On peut se poser la question.

Car, c’est le second élément qui peut être soulevé objectivement, à Tan Tan, à Assa, Sidi Ifni ou encore à Guelmim, c’est-à-dire dans ces villes du sud marocain proches du Sahara occidental, les autorités tentent d’éradiquer tout mouvement de protestation sahraouie en train d’émerger.

De nombreux témoignages

A Guelmim par exemple, plusieurs représentants de groupes (non reconnus parce que de nature sahraouie ou non, comme le ligue de défense des droits de l’homme dont le siège national est reconnu mais pas la section locale de Guelmim) et d’associations dénoncent les violences subies notamment le 8 juin dernier au cours d’un rassemblement. Le président d’une association reconnue, Al-Khaima, dit avoir été tabassé et eu une fracture d’une omoplate. « Nous revendiquons pourtant seulement des droits élémentaires, décrits dans la religion », souligne un des représentants de cette association. « Dès que l’on critique quelque chose, même un budget, une action locale, les autorités considèrent que nous sommes contre le régime et on nous envoie la police ! », explique le président.

Khalid Rquibi, diplômé en droit privé, fait partie de ces nombreux jeunes sahraouis qui manifestent pour revendiquer leur droit au travail. Début juin, il a été frappé durement (il montre les marques impressionnantes encore visibles un mois et demi après les faits) par des policiers alors qu’il s’apprêtait à distribuer un tract contre « le blocus militaire » et pour les droits de l’homme sur le boulevard principal de Guelmim.

Autre exemple de ce système répressif : un activiste sahraoui, Jamal Kraidach, qui avait rencontré le groupe cité plus haut et l’avait accompagné jusqu’au village de Tighmert, près de Guelmim, a été interpellé après le départ du groupe puis a été relâché quatre heures plus tard sans aucune poursuite engagée.

Nouvellesdusahara.fr reviendra plus en détail sur le sort réservé aux militants sahraouis d’autres villes du sud du Maroc.

(1)La RASD a été proclamée le 27 février 1976. Membre de l’Union africaine depuis 1982, la RASD est toujours reconnue par plusieurs dizaines de pays (selon la page Wikipedia, 44).

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